Un ouvrage autour d'Aristide
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Group: soc.culture.haiti · Group Profile
Author: Annette
Date: Jul 13, 2008 06:59

Copie d'un message reçu :
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Ci-joint un article (Pierre DUBUC – L'Aut'Journal) qui fait un compte
rendu du récent ouvrage de Peter HALLWARD "Damming the Flood : Haïti,
Aristide, and the Politics of Containment" ouvrage qui tente de faire
une analyse des gouvernements Aristide avant, pendant et après. L'ex
chef d'État semble y avoir une belle part. Ceux qui ont été les
acteurs directs et indirects seront, à leur tour, peut-être tentés
d'apporter leur part de vérité.

Bonne réception,

Adrien
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Coup d'État en Haïti « revisité »
par Pierre Dubuc

En janvier 2003, au terme d1un sommet réunissant des diplomates
américains, français et canadiens au Lac Meech, le diplomate canadien
Denis Paradis déclarait « La communauté internationale ne peut
attendre la fin du mandat de cinq ans du Président Aristide en 2005.
Aristide doit partir et la communauté internationale doit se préparer
à une nouvelle ronde d'aide humanitaire et d'occupation militaire
étant donné sa responsabilité démocratique de protéger les habitants
vulnérables de cet État en faillite. »
Un an plus tard, le 29 février 2004, des forces d'intervention de ces
trois pays investissaient le Palais présidentiel à Port-au-Prince,
s'emparaient du Président Aristide, le forçaient à signer une lettre
de démission et l'embarquaient dans un avion avec pour destination la
République Centre-africaine où il sera tenu incommunicado pendant
plusieurs jours.
Une campagne médiatique de grande envergure avait préparé l'opinion
publique internationale à voir dans cette opération militaire une
action pour libérer le peuple haïtien des griffes d'un président qui
aurait dégénéré en dictateur et terroriserait son peuple à la tête
d'un mouvement criminel - Fanmi Lavalas - dirigé par des bandes de
psychopathes armés, les « chimères ».
Dans un livre qui vient de paraître (Damming the Flood : Haïti,
Aristide, and the Politics of Containment), Peter Hallward, professeur
de philosophie européenne moderne à l'Université de Middlesex,
déconstruit morceau par morceau l'extraordinaire campagne de
désinformation menée par les grandes puissances à propos d'Haïti. Il
réhabilite Aristide, tout en questionnant certaines de ses décisions,
présente Lavalas (« torrent », « raz-de-marée » en créole) comme un
véritable mouvement populaire, sans nier qu'on y retrouve des éléments
mafieux, mais, surtout, il rend un hommage sans pareil au courage, à
la détermination et à la clairvoyance politique du peuple haïtien.
Pour Peter Hallward, le mouvement de masse qui a porté Aristide au
pouvoir en décembre 1990 avec 67%% du vote populaire, lors de la
première élection libre tenue en Haïti, était annonciateur du
mouvement démocratique qui a gagné par la suite le Brésil, le
Venezuela et l'ensemble de l'Amérique latine. Encore une fois, selon
Hallward, Haïti jouait un rôle de précurseur en rompant la chaîne de
la domination impériale dans son maillon le plus fort, comme ce fut le
cas avec la proclamation d'indépendance du pays en 1804.
La Révolution la plus conséquente
Hallward revient sur les événements de l'histoire d'Haïti essentiels à
la compréhension de la situation actuelle et à la destruction de
mythes tenaces. Ainsi, il rappelle que Saint-Domingue (Haïti) était
une colonie exceptionnellement riche. À la veille de la Révolution
américaine, elle générait plus de revenus que l'ensemble des treize
colonies américaines. Elle était le principal producteur de café et de
75%% de la production mondiale de sucre. Une productivité
exceptionnelle qui était le fruit d'une exploitation exceptionnelle.
La Révolution haïtienne, dirigée par Toussaint L'Ouverture et Jean-
Jacques Dessalines, a eu le mérite d'être la plus conséquente des
trois grandes révolutions de son époque - avec les Révolutions
américaine et française - par l'affirmation inconditionnelle des
droits naturels et inaliénables de TOUS les êtres humains.
Son existence mettait en lumière l'hypocrisie des pays européens
toujours engagés dans la traite des Noirs, constituait une menace pour
les esclavagistes américains et une inspiration pour les mouvements de
libération d'Afrique et d'Amérique latine. Elle représentait la plus
grande menace à l'ordre mondial. Les grandes puissances allaient le
lui faire payer cher.
En 1825, la France consentira à rétablir ses relations diplomatiques
et commerciales lorsque Haïti acceptera, sous la menace d'une
intervention de la flotte française, de verser une « compensation » de
150 millions de francs pour la perte de ses esclaves, soit un montant
égal au budget annuel de la France. Haïti dut contracter des emprunts
auprès des banques françaises et les remboursements représentaient à
la fin du XIXe siècle 80%% du budget haïtien. Les paiements ne prirent
fin qu'en 1947.
Titid ou Lame
En 1915, les troupes américaines débarquèrent dans l'île et
l'occupation dura vingt ans. Washington abolira l'article de la
Constitution qui empêchait des étrangers de détenir des propriétés en
Haïti, s'emparera de la Banque nationale, réorganisera l'économie pour
l'orienter vers le remboursement des dettes, expropriera des terres
pour créer de grandes plantations et créera une armée pour faire face
à un seul ennemi : le peuple haïtien.
Après le départ des Marines, l'armée, renforcée par les Tontons
Macoutes sous Duvalier, deviendra la force dominante du pays. Pour
Hallward, l'affrontement entre l'armée et le peuple est la
contradiction fondamentale d'un pays où l'élite - 1%% de la population
possède plus de 50%% de la richesse - se résume à une poignée de
familles divisées entre un courant conservateur de grands
propriétaires terriens duvaliéristes et un courant plus « libéral »
formé de quelques industriels, d'hommes d'affaires dans l'import-
export et de membres des professions libérales.
Aristide avait bien compris l'enjeu que représentait l'armée. Une des
ses premières décisions à son arrivée au pouvoir au début des années
1990 a été d'abolir l'armée pour la remplacer par une force policière
rurale. Moins d'un an plus tard, il sera renversé par le général Raoul
Cédras qui rétablira l'armée. De retour au pouvoir en 2000, Aristide
démantèlera à nouveau l'armée. Le peuple exprimera sa compréhension de
cet affrontement crucial dans un slogan : Titid ou Lame. Artistide ou
l'armée.
La théologie de la libération
Peter Hallward raconte que les services de renseignement de l'armée
américaine avaient identifié, au cours des années 1980, la théologie
de la libération comme constituant la plus sérieuse menace aux
intérêts américains en Amérique latine, bien avant les groupes
marxistes-léninistes ou les organisations syndicales. À Haïti, c'est
autour de cette idéologie et des prêtres qui la personnifiaient que
s'est constitué un fort mouvement démocratique d'organisations
populaires et de groupes gravitant dans l'orbite des églises (ti
legliz) qui forcera Bébé Doc à l'exil par un soulèvement populaire en
1986 et culminera avec l'élection d'un théologien de la libération
comme président.
L'élection d'Aristide, explique Hallward, déjoua totalement les plans
des puissances tutélaires et l'élite haïtienne. Convaincues par la
persistance de la mobilisation populaire contre l'armée qu'il fallait
remplacer une « force militaire pro-démocratique » par un « démocrate
pro-militaire », elles investirent 36 millions $ dans la candidature
de Marc Bazin, en prenant soin de mettre sur les rangs Roger
Lafontant, un ex-chef macoute, afin qu'il serve d'épouvantail.
La victoire d'Aristide jeta les classes dirigeantes dans un tel état
de panique que, le soir même de l'élection, une délégation américaine
dirigée par l'ex-président Jimmy Carter chercha à persuader Aristide
de renoncer à la présidence et à céder le pouvoir à Bazin, même si
celui-ci n'avait récolté que 14%% des suffrages contre 67%% pour
Aristide, dans une élection où s'exprima 80%% de la population.
Une mince marge de manoeuvre
Aristide se retrouvait dans une position bien fragile à la tête d'un
pays dont près de 70%% du budget d'opération et 90%% du budget des
grands projets reposait sur l'aide et les prêts internationaux. Une
aide qui n'était pas sans condition. L'exemple du riz est éloquent. En
1995, le gouvernement américain, qui subventionnait son industrie
rizicole à hauteur de 40%% du prix de détail, obligeait le gouvernement
haïtien à réduire à 3%% les tarifs sur les importations de riz. Du jour
au lendemain, Haïti a été inondé de riz américain qui se vendait à 70%%
de la valeur du riz haïtien.

De 1995 à 2002, les importations annuelles de riz en provenance des
États-Unis ont grimpé de 7 000 à 220 000 tonnes pour un marché total
de 350 000 tonnes. La production locale a été presque complètement
détruite et la spectaculaire hausse actuelle du prix des denrées
alimentaires menace de famine un pays dont les trois-quarts de la
population survit avec moins de deux dollars par jour et plus de la
moitié avec moins d'un dollar.
La marge de manoeuvre d'Aristide était extrêmement mince. Son
programme, bien que très prudent, envoyait tout de même un signal sur
la direction qu'il entendait prendre avec, en sus de l'épuration de
l'armée, la distribution de terres, une campagne d'alphabétisation, la
baisse du prix des aliments et une augmentation modeste du salaire
minimum.
Un gouvernement parallèle : les ONG
Aristide devait aussi composer avec la présence de plus de 10 000
organisations non-gouvernementales (ONG), selon une évaluation de la
Banque mondiale, soit plus per capita que partout ailleurs au monde.
En Haïti, plus de 80%% de la fourniture de services, souvent de
première nécessité, provient des ONG. Certaines ONG ont des budgets
plus importants que les ministères oeuvrant dans le même champ de
compétence.
La majeure partie de l'aide étrangère va aux ONG sous prétexte que
l'argent y est mieux géré que par des « ministères corrompus » et
qu'elle va réellement « à ceux qui en ont besoin ». Hallward démolit
cette assertion en citant un rapport de l'USAID, l'agence par laquelle
transite la majorité de l'aide américaine. Selon ce rapport, sur
chaque dollar d'aide à Haïti, 84 cents revient aux États-Unis sous
forme de salaires, d'honoraires de consultants et d'achat de services.
Hallward écrit que le terme OAG serait plus juste que ONG, ces
organisations soi-disant non-gouvernementales étant plutôt des
organisations d'un « autre » gouvernement. Elles établissent un plan
de fonctionnement et d'intervention en fonction des intérêts du pays
donateur et minent les initiatives du gouvernement légitime.
L'ONG montréalaise Alternatives, grassement financée par l'Agence
canadienne de développement international (ACDI), a participé et
participe toujours à cette campagne pour affaiblir le gouvernement
central. Bien entendu, cela se fait sous un couvert « progressiste »
de décentralisation et de démocratisation, comme en témoignent les
textes de François L'Écuyer, le chargé de mission de l'organisme pour
Haïti sur le site Internet d'Alternatives.
Le contrôle des médias
Pour Hallward, les ONG constituent la nouvelle forme du contrôle
impérial et le principal mécanisme institutionnel et idéologique de
reproduction de la classe dirigeante en Haïti. Il donne l'exemple de
l'USAID qui se vantait en 2001 d'avoir « formé » avec ses partenaires
plus de 11 000 personnes dans presque mille organisations. Pour
façonner et consolider cette classe dirigeante, le contrôle des médias
est essentiel.
Aussi, il n'est pas étonnant de lire sous la plume de François
L'Écuyer, le 6 février 2006, que l'ONG Alternatives « co-gère un
programme de la section bilatérale Haïti de l'ACDI en appui aux
journalistes et aux organisations de presse » pour la mise en oeuvre
d'un «vaste programme de renforcement des capacités des médias,
particulièrement en vue des prochaines élections ». Rappelons que
l'ONG Alternatives publie un supplément mensuel dans le journal Le
Devoir.
Aristide a dû faire face à une presse hostile, presque entièrement
sous le contrôle de l'opposition. Le journaliste indépendant Jean
Dominique, immortalisé par le film «L'agronome » de Jonathan Demme -
que l'aut'journal a projeté à Montréal - était le seul à appuyer, non
sans critiques, le gouvernement Aristide. Il fut assassiné dans ses
bureaux de radio Haïti-Inter en 2000.
Réclamation à la France
Aristide fut accusé dans la presse internationale anglophone mais
également francophone de corruption, d'autocratie et de complicité
dans les abus commis contre les droits humains. Dans le cas de la
France, cela n'est pas étranger à la demande d'Aristide, formulée à
l'occasion du bi-centenaire de l'Indépendance en 2004, que Paris
rembourse à Haïti la « compensation » versée par Haïti à son ancienne
métropole pour la libération de ses esclaves. Calculée à un taux
d'intérêt minimal de 5%%, la réclamation haïtienne s'élevait à 21
milliards $ !
La presse française se déchaîna contre Aristide et Paris envoya une
mission en Haïti dirigée par Régis Debray. Après avoir conclu que le
gouvernement haïtien avait été «impeccable » dans ses paiements à la
France, il statua qu'il n'y avait pas de « base légale» pour le
remboursement. L'intelligentsia française - qui est née, a été nourrie
et dorlotée à même les super-profits de l'exploitation coloniale -
retournait l'ascenseur à ses maîtres par l'intermédiaire d'un de ses
plus illustres représentants, ex-gauchiste comme il se devait.
Avec cette revendication, Aristide redonnait tout son sens politique à
cette célébration du bi-centenaire de l'Indépendance. Paris et
Washington l'ont très bien compris et multiplièrent les pressions
auprès des dirigeants de leurs pays-clients en Afrique pour qu'ils
boycottent les cérémonies. Seule l'Afrique du sud y résista.
Le retour d'Aristide
Évincé par un coup d'État militaire en septembre 1990 après moins d'un
an à la présidence du pays, Aristide revient d'exil en octobre 1994
avec l'appui de l'ONU et de 20 000 Marines américains. Dans une
entrevue accordée à Peter Hallward, Aristide explique qu'à défaut de
pouvoir affronter militairement et directement les États-Unis -
l'échec des Sandinistes étant éloquent à cet égard - il ne lui restait
qu'à utiliser les contradictions au sein de l'administration
américaine. Il affirme qu'il doit son retour au besoin de
l'administration Clinton d'obtenir un succès diplomatique, d'autant
plus que le cas d'Haïti était devenu une « cause célèbre » dans le
mouvement noir américain.
Les États-Unis réalisaient que la solution militaire ne pouvait venir
à bout de l'opposition populaire. Après avoir lâché Bébé Doc, ils
laissaient maintenant tomber Cédras. Cependant, ils obligèrent
Aristide, en échange de son retour, à signer un accord qui prévoyait
une amnistie pour les auteurs du coup, un contrôle américain sur la
formation des nouvelles forces policières, le partage du pouvoir avec
les forces de l'opposition et un programme d'ajustement structurel
avec son lot de privatisations.
Plus tard, quand Aristide chercha à remettre en question les
privatisations, les États-Unis et leurs partenaires suspendirent
l'aide et les prêts. En une nuit, la monnaie nationale - la gourde -
perdit 20%% de sa valeur et les prix des aliments de base d'augmenter
d'autant.
Pendant que les forces pro-Aristide transformaient le mouvement
Lavalas en parti politique structuré, rebaptisé Fanmi Lavalas, et qui
allait leur procurer d'éclatantes victoires électorales, l'élite
locale et les puissances étrangères préparaient la contre-
insurrection.
Les victoires décisives d'Aristide au scrutin de mai 2000 avec 92%% des
suffrages, avec une participation de 65%% de l'électorat, et de Fanmi
Lavalas à la Chambre des députés, au Sénat et aux élections
municipales, furent qualifiées par les États-Unis de « coup d'État
électoral »! L'aide américaine fut suspendue et redirigée vers les
ONG. Le budget gouvernemental était réduit de moitié, à un ridicule
300 millions $.
La préparation du coup d'État
Quelques mois plus tard, lorsque George W. Bush remplace Bill Clinton,
l'hostilité fait place à la haine. Des vétérans de la guerre aux
Sandinistes comme John Negroponte sont mobilisés. L'ambassadeur Dean
Curran, jugé trop mou, est remplacé par James Foley, dont le principal
fait d'armes était d'avoir transformé de bande criminelle en force
politique respectable la soi-disant Armée de libération du Kosovo.
De 1994 à 2002, Hallward évalue, sur la base de plusieurs sources, à
au moins 70 millions $ l'aide américaine aux forces de l'opposition à
Aristide regroupées dans des organismes comme la Convergence
Démocratique, le Groupe des 184.
Le Canada n'est pas en reste. Hallward raconte que le ministre des
Relations étrangères Pierre Pettigrew a rencontré des leaders de
l'opposition peu avant le coup d'État et que l'ACDI a accordé une aide
financière significative à des organismes comme le Réseau national
pour la défense des droits humains et Solidarité Fanm Ayisyen, un
organisme féministe. Toujours selon Hallward, d'autres groupes comme
Développement et Paix, Droits et démocratie et la Fondation canadienne
pour les Amériques ont participé à la campagne de démonisation et de
déstabilisation.
Le trio Canada/États-Unis/France ne s'est pas contenté d'organiser
l'opposition de droite, mais aussi l'opposition de gauche par le biais
d'ONG appuyant la Plate-forme haïtienne de plaidoyer pour un
développement alternatif (PAPDA) et le groupe syndical semi-trotskyste
Batay Ouvriye, deux groupes chéris de l'ONG Alternatives.
Batay Ouvriye, le groupe qui a fait le plus de dommages à la
réputation de Lavalas sur la scène internationale, a reconnu, après
que les faits furent révélés, avoir reçu en 2005-2006 au moins 100 000
$ - soit beaucoup plus que le budget annuel des organisations
syndicales haïtiennes - du National Endowment for Democracy - un
organisme reconnu comme étant une société écran de la CIA - par
l'intermédiaire de l'AFL-CIO.
Parallèlement à cette campagne de déstabilisation interne et à
l'échelle internationale, se préparait une intervention militaire à
partir de la République dominicaine dirigée par des gens comme Jodel
Chamblain, un criminel reconnu. Mais la contre-insurrection avait
besoin d'un pied à terre en Haïti même. Elle réussira à s'implanter
aux Gonaïves, une région limitrophe à la République dominicaine, en
détournant une organisation pro-Lavalas après avoir assassiné son
leader.
Le coup d'État
Mais, contrairement aux attentes des contre-révolutionnaires et de
leurs commanditaires, le peuple ne se souleva pas et restait fidèle à
Aristide. Les grandes puissances durent elles-mêmes faire le sale
travail. C'est ainsi que le 1er mars 2004, les États-Unis, la France
et le Canada déposèrent Aristide au cours d'une intervention
conjointe, le jour même où un avion en provenance d'Afrique du sud
apportait au gouvernement Aristide les munitions que les pays tuteurs
lui avaient refusées. Un économiste néo-libéral, ancien fonctionnaire
de l'ONU, Gérard Latortue, fut ramené en catastrophe des États-Unis
pour occuper la présidence.
Le programme d'alphabétisation fut abandonné. Les subsides pour les
livres d'école et les repas aux enfants annulés, la réforme agraire
arrêtée, la collecte des impôts suspendue pour trois ans.
L'enseignement de l'anglais fut rendu obligatoire dans toutes les
écoles. Mission fut donnée au gouvernement de prendre ses distances
avec le Venezuela et Cuba. La Havane avait envoyé 800 médecins et
infirmières dans un pays qui comptait moins de 1 000 médecins pour une
population de près de 9 millions d'habitants.
Une campagne de terreur fut instaurée dans les bidonvilles. On jeta en
prison des centaines de militants de Fanmi Lavalas dont le premier
ministre Yvon Neptune et le ministre de l'Intérieur Jocelerme Privert.
Mais Jodel Chamblain, un criminel notoire, obtint l'absolution pour
ses crimes passés. Même l'ambassadeur américain James Foley ne put
s'empêcher de déclarer dans son dernier discours avant de quitter
Haïti que cet acquittement était un « scandale pour le pays et son
image à travers le monde ».
Les hésitations de la MINUSTAH
Pour « pacifier » le pays, on dépêcha en Haïti 9 000 soldats et 6 000
policiers internationaux, ainsi que plus de 10 000 gardes d'agences de
sécurité privées. Des centaines de policiers haïtiens jugés trop «
politiques » seront congédiés et remplacés par plus de 1 000 anciens
soldats. Rapidement, tous les chefs de police seront d'anciens
militaires, alors qu'il n'y en avait que deux avant le coup d'État.
Selon Peter Hallward, la répression fut aussi sévère que celle qui
suivit le premier coup d'État et se compare à la situation au Chili
lors du coup d'État de 1973. Il cite une enquête qui évalue à 8 000 le
nombre de morts et à 35 000 les agressions sexuelles.
Les forces policières voulaient terroriser les populations des
bidonvilles en se servant des soldats de la mission des Nations unies
pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) comme couverture. Cependant,
pour la plus grande partie de 2004, les soldats de la MINUSTAH
résistèrent à ce que leur commandant général Augusto Heleno Ribeiro
condamnait comme « les pressions extrêmes exercées par les États-Unis,
la France et le Canada à utiliser la violence ».
Quelques mois plus tard, suite à des opérations menées dans l'immense
bidonville Cité Soleil, le général Ribeiro démissionne. Il est
remplacé par un militaire au coeur moins tendre, un autre général
brésilien, Urano Teixera da Matta Bacellar. Six mois plus tard,
Bacellar est retrouvé tué par balle dans sa chambre d'hôtel, au
lendemain d'une rencontre houleuse avec des membres des familles
Boulos et Apaid, la crème de l'élite haïtienne. La théorie du suicide
ne convainc personne.
La presque reine
Il est intéressant de noter que c'est au beau milieu de cette campagne
de terreur contre les populations pauvres d'Haïti menée avec les
encouragements du Canada que le Premier ministre Paul Martin nomme une
canadienne d'origine haïtienne au poste de Gouverneur général du
Canada. La perspective haïtienne permet également de mieux comprendre
l'accueil triomphal réservé par le gouvernement français à la «
presque reine » du Canada, descendante d'esclaves de l'ancienne
colonie française.
Que ceux qui se sont offusqués que le traitement réservé à Michaëlle
Jean ait occulté l'objet de sa visite, soit la célébration du 400e
anniversaire de la fondation de Québec, se rappellent qu'au terme de
la Guerre de Sept Ans, la France avait préféré la possession de ses
colonies antillaises et caribéennes aux « quelques arpents de neige »
du Canada.
Toujours vivant
Malgré l'ampleur de la répression, le mouvement démocratique du peuple
haïtien est toujours vivant. Il l'a démontré dès le 30 septembre 2004
avec une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes
pour commémorer l'anniversaire du premier coup d'État. Il l'a exprimé
à nouveau lors des élections du 7 février 2006.
Après beaucoup de débats, Fanmi Lavalas a décidé de participer aux
élections et d'appuyer René Préval, l'ancien premier ministre
d'Aristide. Bien qu'on ait multiplié les obstacles - par exemple, en
réduisant le nombre de bureaux de votation de 10 000 à 500, dont aucun
près de Cité Soleil - les gens se sont rendus voter en grand nombre.
Même si les « exit polls » attribuaient la victoire à Préval avec de
60%% à 70%% des suffrages, les premiers résultats de la Commission
électorale lui accordaient un peu moins de 50%% des votes, ce qui
aurait nécessité un deuxième tour de scrutin.
Sentant la magouille, des dizaines de milliers de partisans d'Aristide
et de Préval prirent d'assaut les rues de Port-au-Prince. La
Commission électorale se ravisa. Préval fut déclaré élu avec 51%% des
suffrages. Les autres candidats soi-disant « progressistes »,
chouchous des ONG, durent se contenter de scores tous inférieurs à 3%%
des suffrages.
Le livre de Peter Hallward deviendra sûrement un classique de
l'analyse des politiques et des méthodes de déstabilisation. Il
devrait être objet d'étude pour tous ceux qui luttent contre l'empire,
particulièrement ceux qui sont dans son voisinage immédiat. Espérons
qu'il sera rapidement traduit en français.
- Pierre Dubuc (13 juin 2008)
www.lautjournal.info

(À lire également, d'autres articles sur Haïti sur le site de
l'aut'journal:
"Canadiens, Américains et Français ont un point commun: Ils ne
respectent pas la Constitution d'Haïti"
"Les ONG appuyaient la prise du Parlement haïtien par les armes: Le
Canada a financé la minorité anti-Aristide")
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