Cette lettre que nous reproduisons ci-dessous a été écrite par
l'ex-Premier ministre Yvon Neptune à l'adresse de l'ambassadeur
des Etats-Unis James B. Foley pour rappeler à celui-ci les
circonstances entourant le coup d'État du 29 février 2004 et
particulièrement le rôle joué directement par Foley lui-même pour
déstabiliser la démocratie et le gouvernement constitutionnel du
président Aristide. La partie en italique dans le corps du texte,
s'adressant de façon particulière à James B. Foley, a été
rédigée en anglais; nous en donnons notre traduction pour les parties
les plus significatives*.
Mise au point de l'ex-Premier ministre Yvon Neptune
Pénitencier National, Port-au-Prince, Haïti
23 août 2004
Monsieur James B. Foley
Ambassadeur des Etats-Unis d'Amérique
En ses Bureaux
Monsieur l'Ambassadeur,
Au moment où le Gouvernement de facto et les anti-Lavalassiens de tout
bord s'ingénient à toutes les duperies en vue d'occulter
aujourd'hui les vraies origines du délabrement de mon Pays et du
cercle vicieux de la misère infra-humaine qui entretient et perpétue
l'exclusion violente de la majorité de la population, je saisis
l'occasion pour vous compléter, s'il y a lieu, mon point de vue
sur les événements du 29 février 2004, en l'occurrence sur ce qui
m'a été présenté comme la démission du Président Jean-Bertrand
Aristide et qui a guidé mes actes subséquents de Premier ministre
jusqu'au 12 mars, et de citoyen du 12 mars à ce jour.
Le samedi 28 février 2004, suite à des informations relatives à des
dispositions qui seraient prises par le gouvernement des Etats-Unis de
concert avec ceux de la France et du Canada pour sortir d'Haïti le
président Jean-Bertrand Aristide, je vous ai invité à me rencontrer
à la Primature.
Au cours de notre entretien, je vous ai expliqué que les transferts
constitutionnels et pacifiques de pouvoir qui ont eu lieu en février
1996 et 2001 sont des acquis démocratiques qui seraient renforcés par
une passation du même genre en février 2006 ; et que tout départ
forcé du Président Aristide ferait reculer le pays et le processus
démocratique d'au moins dix (10) à quinze (15) ans. J'ai
réitéré la position que j'ai prise, publiquement peu de jours
avant, face à la Nation et au reste du monde, à savoir que le
Président constitutionnel Jean-Bertrand Aristide doit terminer son
mandat de cinq (5) ans et que la Communauté internationale a le devoir
d'aider le gouvernement à mater l'agression armée de militaires
de l'ancienne FADH contre l'Etat Haïtien; que je serais en
opposition à tout gouvernement issu de l'interruption, par la force,
de l'ordre constitutionnel, et que si le Président choisissait de
démissionner ce serait une tout autre affaire, je gèrerais les
affaires courantes jusqu'Ã la nomination de mon successeur.
Durant la nuit du 28 au 29 février, dans des circonstances insolites,
le Président Aristide m'a, en deux ou trois mots sibyllins au
téléphone, présenté les choix suivants, de laisser ou de rester; me
souvenant de la teneur de notre réunion de la veille à la Primature,
je vous ai téléphoné afin de savoir de quoi il s'agissait
réellement. Vous m'avez informé que le Président avait
démissionné et était sur le point de laisser le pays; vu l'ombre
de carnage qui planait sur la capitale, vous m'avez recommandé de me
rendre à la Primature.
Peu de temps après mon arrivée au bureau, vous vous y êtes
présenté en compagnie du Président de la Cour de Cassation qui m'a
tendu la «carte» qu'il m'a assuré être un document conforme de
démission du Président de la République.
Voilà donc la pièce, apparemment à conviction, qui a déclenché la
mise en application partielle de l'article 149 de la Constitution et
le vote des Résolutions 1529 et 1542 du Conseil de Sécurité des
Nations Unies, et de plus l'entente des puissances étrangères de
tutelle et de la Plate-forme anti-Aristide/anti-Fanmi Lavalas
d'imposer dans un contexte politique imprévu, adultéré et
inapproprié, la mise en œuvre du Plan d'Action de la CARICOM et du
Projet d'Accord initial qui ne sont que des documents en attente de
finalisation et d'approbation par toutes les parties concernées.
Quand de la République Centre Afrique étant, le Président Aristide a
fait savoir qu'il a été enlevé d'Haïti, et quand dans une
déclaration, la CARICOM a proposé qu'une enquête soit menée sur
les conditions du départ du Président Aristide, je vous ai demandé
de m'éclairer, et sur l'affirmation du Président, et sur les
inquiétudes de la CARICOM ; Vous avez tenté de me convaincre que le
Président a laissé le pays de son plein gré. Mais à l'analyse,
certains actes, événements et/ou déclarations, avant et après le 29
février ont tendu à corroborer les accusations du Président Aristide
et à justifier les interrogations de la CARICOM :
Avant le 29 février 2004
· Les déclarations quasi simultanées du Secrétaire d'Etat Colin
Powell, du Premier ministre du Canada Paul Martin et du Ministre des
Affaires étrangères de la France Dominique de Villepin signifiant au
Président Aristide de se préparer à subir les conséquences de ses
actes, au moment où l'opposition armée occupait ou menaçait
d'occuper nombre de villes du Nord, Nord-Est, Nord-Ouest,
l'Artibonite et le Plateau Central.
· L'exigence, tolérée sinon appuyée par les pays soi-disant Amis
d'Haïti, de la Plate-forme de l'opposition du départ
d'Aristide, malgré l'accord total de ce dernier au Plan d'Action
de la CARICOM.
· La large diffusion par la Presse dite indépendante d'une
déclaration pré-enregistrée de M. Hérard Abraham basé aux
Etats-Unis, appelant au départ du Président Aristide. (M. Abraham,
candidat malheureux au poste de Premier ministre, est maintenant
ministre de l'Intérieur, des Collectivités Territoriales et de la
Défense Nationale).
· Le silence et/ou l'inaction des Pays soi-disant amis face aux
assassinats de Policiers et de Fonctionnaires de l'Etat, de
destructions de Commissariats et autres bâtiments publics, perpétrés
par les militaires des anciens FADH et FRAPH.
· La décision des autorités américaines de dissuader les agents
privés américains engagés pour la sécurité du Président Aristide
de se risquer à le défendre dans l'éventualité de l'attaque
annoncée par les «rebelles», car les forces américaines ne
viendraient pas à leurs secours au cas où leur vie serait menacée.
· Votre demande publique aux soi-disant «rebelles» de reporter leur
attaque contre la capitale, alors que peu de temps après, le
Président Aristide laissait le pays pour l'exil dans un avion
commandé par le gouvernement des Etats-Unis.
Après le 29 février 2004
· L'allégation faite par vous et par d'autres membres du
Gouvernement américain que le Président Aristide a été déplacé
d'Haïti en vue de lui sauver la vie, et le fait qu'il en ait,
semble-t-il, profité pour confier sa «carte» de démission Ã
l'Ambassadeur des Etats-Unis (ou un de ses représentants) qui l'a
remise au Président de la Cour de Cassation qui, selon ses dires,
était en attente à l'Ambassade pour raison à lui inconnue.
· Le fait que, d'après le Président Aristide, il n'eut pas la
liberté de savoir au préalable l'endroit où ses «sauveurs» le
conduisaient pour sa sécurité.
· Le libre champ laissé aux «rebelles» pour pourchasser et
exécuter des partisans de Fanmi Lavalas alors que les forces
américaines, françaises, canadiennes et chiliennes étaient
déployées dans le pays; la situation n'a pas changé avec la
présence des Casques bleus de l'ONU.
· La pression exercée par vous le 12 mars et qui m'a forcé Ã
laisser prématurément la Primature où j'étais enfermé depuis le
29 février sans qu'aucune disposition n'ait été prise pour me
loger, compte tenu, de la destruction et de la mise à sac, le 29
février, de la maison où je logeais.
· Votre insistance, dès le 12 mars jusqu'à ce jour, pour que je
laisse le pays pour des raisons de sécurité alors que les marines
étaient sur place durant plus de trois (3) mois et que sont arrivées
ensuite les Forces des Nations Unies.
· Les arrestations illégales et les exécutions de Membres de Fanmi
Lavalas par la Police Nationale, de concert avec les «rebelles»
assassins armés et d'autres criminels opposés à Lavalas, en
collusion avec et/ou jouissant de l'indifférence et/ou de
l'inaction de la Force Multinationale (FIMIH) et de la MINUSTAH.
· Les manœuvres des «rebelles» et d'autres militaires
démobilisés de contrôler, sinon d'évincer la PNH, ce, sous
l'instigation ou la direction du gouvernement de facto en apparente
liaison avec des Agences intéressées du Gouvernement américain et
des groupes de commerçants et affairistes haïtiens et de politiciens
qui avaient appuyé et financé le coup d'Etat militaire du 30
septembre 1991.
· L'absence de plans et mesures concrètes pour désarmer les
militaires de l'ancienne FADH et les membres de l'ancien FRAPH qui
se sont identifiés comme les auteurs des assassinats à Pernales, des
attaques portées contre l'Académie de Police le 28 juillet 2001 et
le Palais national le 17 décembre 2001, des incendies et destruction
de commissariats où ils ont tué des policiers et libéré des
prisonniers de droit commun.
· La stratégie ouverte du pouvoir de facto et des gouvernements
américain, français et canadien d'imputer au gouvernement
constitutionnel majoritaire et à Fanmi Lavalas qui l'a voté, tous
les désastres politiques, sociaux, économiques et environnementaux
engendrés durant deux (2 siècles au cours desquels s'alternaient et
se succédaient des périodes ;
i. d'ostracisme raciste d'Haïti indépendante par certains Etats
esclavagistes d'Amérique et d'Europe,
ii. d'impositions par intimidations militaires, d'indemnités
frauduleusement établies par des puissances étrangères,
iii. de spoliation des richesses du sol et du sous-sol,
iv. d'occupations étrangères à visée hégémonique, de domination
et d'exploitation économiques.
v. de collusion de l'International avec les dictatures les plus
féroces, corruptrices et destructrices de la Nation haïtienne.
Les ennemis d'Aristide et les adversaires de Fanmi Lavalas
prétendent que le «départ» du Président le 29 février 2004 est le
résultat d'un soulèvement général par le Peuple haïtien. M.
Gérard Latortue glorifie les pires bourreaux de l'ancienne FADH et
du FRAPH de «combattants de la liberté»; et ces derniers exigent
qu'ils soient récompensés et/ou réhabilités pour services rendus
à la «cause de la démocratie»; et vous, M. l'Ambassadeur, vous
croyez de bon ton de rappeler à ces nostalgiques de l'ancienne FADH
corrompue, putschiste et abhorrée par le Peuple Haïtien, leurs
promesses de déposer les armes une fois le Président Aristide parti.
La démocratie n'est pas un produit de laboratoire ou de manufacture
à consommer à coup d'intimidations, de diktats et/ou de sanctions;
elle est plutôt un jeu de compromis et/ou d'entente, des fois
difficile et pénible certes, au sein d'une collectivité humaine en
quête d'harmonie, de sécurité et de paix pour le progrès de tous.
Dans ce contexte, tout différend réglé par la violence des armes ou
par toute autre forme de violence, au profit des intérêts d'une
minorité intransigeante dans sa soif de pouvoir, crée un dangereux
antécédent qui risque d'encourager la remise sans cesse en
question, sinon de détruire les acquis, à améliorer bien sûr, de
l'apprentissage de la démocratie. «Il n'est de démocratie que
dans la mesure où elle est en création continue.»
En effet, après avoir maintenu trois (3) années de violence
impitoyable de sanctions injustes, injustifiées et dévastatrices
contre la terre d'Haïti et la majorité pauvre de ses enfants, le 29
février 2004, en l'année du Bicentenaire d'Haïti, votre
gouvernement socio-darwiniste, en accord avec ceux revanchard de la
France et suiviste du Canada, s'est servi une fois de plus de la
violence des armes pour dépouiller la majorité du Peuple d'un de
ses acquis démocratiques fondamentaux, le respect de ses choix
constitutionnels.
Votre gouvernement et d'autres prétendent se soucier et même être
des amis d'Haïti et du Peuple haïtien, mais la vie passée et
présente de mon pays révèle tant d'expressions assez troublantes
et même révoltantes de ce qu'ils considèrent être du souci et des
marques d'amitiés.
Malheureusement, d'une part, les élites intellectuelles s'en
insurgent par voie de textes, d'autre part, les élites économiques
s'y accommodent en «partenaires» et/ou en consuls honoraires
modèles et fiables.
Comme ces élites se méfient toujours des aspirations et surtout de
l'organisation dynamique de la majorité déterminée à jouir de ses
droits, elles se rapprochent instinctivement et s'entendent, sur la
base de préjugés communs, pour freiner l'avance de la majorité, et
en se moquant même de la Constitution et de la loi. Leurs
comportements, leurs positions et actions durant les trois (3) ans de
leur opposition au Président Aristide et à Fanmi Lavalas en sont des
preuves plus que convaincantes.
En définitive, tout un ensemble d'éléments de différents ordres
semble contredire la version de la démission volontaire du Président
Aristide. Le doute sur les conditions de son départ est tellement
lourd, que la CARICOM ne s'est pas encore résolu à reconnaître le
gouvernement par intérim; l'Union Africaine a adopté une position
similaire, tandis que le gouvernement de l'Afrique du Sud considère
Jean-Bertrand Aristide le président constitutionnel d'Haïti où la
majorité qui l'a élu réclame sans cesse son retour.
Il est aussi important de tenir compte de la confusion et de
l'incertitude politiques, des risques d'explosion et de
déchirements sociaux créés par la démission suspecte d'un
président auquel la majorité s'identifie et sur qui elle fonde ses
espoirs de vie meilleure dans une Haïti de justice, d'équité et de
sécurité.
Haïti a connu une période de relative stabilité; du retour du
Président Aristide le 15 octobre 1994, en passant par les cinq ans de
la présidence de M. René Préval, jusqu'en janvier/février 2004
début de la 4ème année du second mandat du Président Aristide.
L'attaque armée contre l'Académie de Police le 28 juillet 2001 et
celle du 17 décembre 2001 contre le Palais National et les réactions
de violences populaires ponctuelles qui s'en sont suivi, les
agressions armées à Pernales et les actes de vandalisme contre la
Centrale Electrique de Péligre au cours de l'année 2004, toutes ces
tentatives de l'opposition armée pour déstabiliser l'Etat n'ont
pas affecté le cours des négociations relatives au projet
d'élections législatives et locales anticipées. Il est à noter
que ces attaques armées étaient exécutées par des militaires des
anciens FADH et FRAPH, artisans du coup d'Etat du 30 septembre 1991
qui s'étaient réfugiés en République dominicaine; certains
d'entre eux étaient déjà condamnés par la justice et d'autres
recherchés pour trafic, entre autres, de stupéfiants et/ou terrorisme
international.
La situation politique s'envenima quand, durant les mois de janvier
et février 2004, ces terroristes de l'opposition, tolérés ou
appuyés par votre Gouvernement et d'autres, lancèrent une campagne
d'assassinats de policiers, de destruction de commissariats et
d'autres édifices publics et de contrôle armé de certaines villes
du pays.
La violence des trois (3) années de sanctions économiques a
accéléré la dégradation générale de toutes formes de vie en
Haïti et cela de façon irréversible dans certains milieux essentiels
et fragiles; pourtant elles n'ont en aucune manière assoupli
l'extrémisme de l'opposition dans le sens du compromis sans cesse
encouragé et appuyé par le Président Aristide et Fanmi Lavalas.
Comme la majorité du peuple est resté fidèle à ses choix et que les
manifestations de rue de l'opposition sont restées l'_expression
de la minorité et sans effet d'entraînement sur la majorité, les
gouvernements des Etats-Unis, de la France et du Canada pour les
raisons déjà indiquées n'avaient d'autre alternative que le
recours à la force des armes aux fins de décapiter et démanteler
Fanmi Lavalas, quels qu'en soient les dégâts humains et matériels
que devaient subir Haïti et son Peuple.
Les «rebelles», militaires de l'ancienne FADH et les tortionnaires
de l'ancien FRAPH étaient la couverture idéale, vu leur histoire
notoire d'assassins sans foi ni loi et l'opportunité qu'il leur
était ainsi offerte de se venger du Président Aristide. L'objectif
de la brutale déstabilisation une fois atteinte, les marines
américains, les troupes française, canadienne et chilienne
viendraient tenir les «rebelles» en respect, juste le temps de mettre
en place un gouvernement de transition», et les forces de l'ONU se
chargeraient de gérer la suite.
En dépit des propagandes visant à rassurer la population des progrès
de la «transition», il s'avère que ce coup de Jarnac a transformé
l'environnement social, politique et économique en un vaste champ de
bataille larvée où chaque force d'intérêt se positionne tout en
s'assurant de miner chaque pouce de terrain de l'autre.
Avant le 29 février 2004, il était question de la majorité du Peuple
haïtien liée à Jean-Bertrand Aristide/Fanmi Lavalas qui dérange,
des autres de la minorité «amis d'Haïti». Aujourd'hui, il est
question de clans de la minorité disparate, certains du pouvoir,
d'autres en marge et/ou en mal de pouvoir, et des «amis
d'Haïti», et de la majorité du Peuple haïtien toujours liée Ã
Jean-Bertrand Aristide/Fanmi Lavalas sous le boisseau, mais qui ne
cesse de déranger.
Pendant qu'il est encore temps, ne faudrait-il pas que les vrais amis
d'Haïti, au sein de l'OEA, de l'ONU et de l'Union européenne
exigent que soit stoppé le génocide déclenché le 29 février 2004
et qui progresse sous couvert d'une «transition» qui tente
ouvertement de cacher son vrai nom? La feuille de route d'un
compromis national pour le progrès du processus démocratique était
proposée par la CARICOM et entérinée par l'OEA; le Président
Jean-Bertrand Aristide, Fanmi Lavalas avec l'appui la Majorité du
Peuple haïtien l'avaient approuvée et étaient prêts Ã
l'exécuter.
Durant plus de trois (3) mois, les marines américains, les forces
françaises, canadiennes et chiliennes de la FIMIH ont opéré de telle
sorte que s'ouvrent des perspectives de remise d'Haïti et de son
Peuple dans le carcan d'un militarisme en sous-main.
Les forces de la MINUSTAH ont pris la relève dans le but,
prétendent-elles, de stabiliser un environnement socio-politique dans
lequel la puissance des armes avait pris le pas sur la raison et la
sagesse du jeu démocratique. Le Peuple haïtien, dans sa grande
majorité, s'est volontairement et librement engagé à façonner des
structures institutionnelles durables pour la pratique de la
démocratie; il a noté au cours des trois (3) dernières années
comment des puissances au sein de l'OEA, de l'ONU et de l'Union
européenne se sont liguées en vue de viabiliser, par n'importe
quelles astuces politiciennes anti-démocratiques, voire malhonnêtes,
une opposition marginale et éparpillée, jusqu'à faire silence sur,
sinon cautionner ou même inclure dans leurs démarches, la pression
des armes pour aboutir à leurs fins.
Les résolutions 1529 et 1542 du Conseil de sécurité de l'ONU
autorisait la FIMIH et la Minustah pour la promotion de la paix et la
stabilisation, et celle de l'OEA reconnaissant le gouvernement de
facto Alexandre/Latortue ont été prises sur la base de dossiers qui
seraient normalement crédibles, parce que portant le sceau
d'autorités de l'Etat qui ont agi; par contre, ce que l'ONU et
l'OEA doivent savoir, c'est que ces autorités haïtiennes ont agi
à un moment et dans des circonstances où elles ne pouvaient dépendre
que de votre confirmation et assurance de la véracité des faits
concernant le Président Jean-Bertrand Aristide, le matin du 29
février 2004.
A l'analyse, toutes les résolutions de l'OEA sur Haïti relatives
à la problématique des élections du 21 mai 2000, et du Plan
d'Action de la CARICOM semblaient affirmer l'impérieuse obligation
de garantir les acquis démocratiques et le progrès continu du
processus; l'appartenance des acteurs et la période où
l'agression armée de l'opposition a pris le caractère d'une
guerre déclarée contre l'Etat, auraient dû déclencher l'alarme
du côté de l'OEA, des «amis d'Haïti», et même de l'Onu pour
que des actions préventives fussent prises, pour que les exigences de
la construction et de la protection de la démocratie soient
respectées et appliquées par toutes les parties concernées.
Les concepteurs, les réalisateurs et les bénéficiaires du coup
d'Etat du 29 février 2004 utilisent toute une série d'artifices
de culpabilisation de Fanmi Lavalas, et de promesses dans tous les
domaines, dans l'espoir de pouvoir coopter sans l'inclure, la
majorité d'une population brutalement coupée du symbole motivant sa
patience et sa mobilisation participante aux efforts et sacrifices,
porteurs d'amélioration dans ses conditions de vie.
Le pouvoir en place, ses encadreurs internationaux et les secteurs
nationaux qui s'organisent pour en tirer toutes les parties
possibles, ils feignent tous d'ignorer l'évolution de la
majorité, relative à sa connaissance et à sa volonté de jouir de
ses droits; ou peut-être voudraient-ils se conforter dans la
perspective pourtant aléatoire, que l'épouvantail des militaires
des anciens FADH/FRAPH, les forces de l'ONU, où les tours de
passe-passe du gouvernement et de l'International suffiront pour
déconstruire une proximité et une confiance développées durant plus
d'une quinzaine d'années entre la grande majorité du Peuple
haïtien et Jean-Bertrand Aristide.
Haïti traverse l'année du Bicentenaire de son Indépendance
toujours coincée dans l'engrenage bi-séculaire des antagonismes
originels sclérosant entre ses catégories socio-économiques;
antagonismes renforcés et complexifiés au cours des siècles par la
dynamique interne de leur reproduction et celle des éléments externes
actifs qui s'y sont greffés ou immiscés.
Au cours des quinze (15) dernières années, une importante et
prometteuse mutation s'est déclenchée chez la majorité de base de
la population haïtienne, dans les villes et dans les campagnes. Les
élites, habituées à se considérer comme représentatives des
valeurs et de la raison d'être d'Haïti, n'ont pas compris ou
ont pris peur face à la portée progressiste de cette mutation dans
les domaines social, économique, politique et culturel dans le pays.
Les puissances influentes au sein de l'OEA, de l'Union européenne
et de l'ONU sur le dossier d'Haïti, réalisent-elles que cette
mutation est engendrée par la poussée des besoins, des
revendications, des exercices de démocratie de cette base large de la
population dont dépend la durabilité de la stabilité et de la paix,
et que cette mutation est irréversible?
Je ne saurais donc m'imaginer que la majorité des Etats membres de
l'OEA, de l'UE, du Conseil de Sécurité de l'ONU, la majorité
des représentants élus des peuples américains, canadiens et
français, aient pactisé avec le plan politico-militaire de
déstabiliser l'Etat haïtien en vue de provoquer l'exil du
Président Aristide à environ deux (2) ans de la fin de son 2ème
mandat constitutionnel, non renouvelable.
Si tel n'est pas le cas, il y va de l'avenir du processus
démocratique, dans un environnement de paix et de stabilité que
l'OEA, l'Union européenne et les Nations Unies saisissent
l'opportunité de la présence des Casques bleus pour organiser la
remise en contexte du Plan de la CARICOM et des acquis à compléter du
projet d'accord initial partiellement négocié sous l'égide de
l'OEA.
Une telle correction remettrait Haïti sur les rails devant conduire,
dans le cadre de l'apprentissage et de la consolidation de la
démocratie, à une troisième passation constitutionnelle du pouvoir
par un président élu à un nouveau président également élu, selon
les prescrits de la Constitution.
M. l'Ambassadeur Foley, vous et vos autres collègues vous devez sans
doute vous sentir confortables et tranquilles que de faire dans mon
pays et à mon pays tout ce que la puissance militaire et économique
de vos gouvernements dicte; quant à moi, ma source de sagesse, de
force, de sérénité et de fierté, face of the wickedness de certains
individus au pouvoir, c'est l'indéfectible volonté de la
majorité pauvre de mes compatriotes de garder l'espoir pour un
lendemain meilleur plein de vie et de vigueur.
L'esclavage et la dictature nous ont été imposés; nous avons
combattu et les avons défaits. À présent, quelle que soit la forme
sous laquelle on les planifie afin de saper notre option pour une
démocratie effective et participative, nous et d'autres, qui croyons
véritablement en ses principes et ses objectifs, ne devrions jamais,
sous aucun prétexte, les trahir. (...)
(...). Entre l'authentique combat de la majorité du peuple et les
«élites»d'affaires et intellectuelles votre gouvernement et
d'autres ont opté pour les «intellectuels» disparates et
politiquement incohérents et l'«élite» des affaires encline à la
corruption, les deux que vous et votre prédécesseur avez publiquement
qualifiés comme tels.
(...). Le 2 mars, avec l'éventuel acquiescement du secrétaire
d'État Colin Powel et de l'assistant secrétaire d'État Roger
Noriega, vous «m'avez fait savoir» que je devrais quitter Haïti
(aller en exil) dès qu'un nouveau, c'est-à -dire un Premier
ministre putschiste serait nommé, ou bien je courais le risque
d'être emprisonné et/ou assassiné (tandis que les Marines des USA
étaient et les soldats de l'ONU sont en Haïti supposément pour
offrir à tout le moins un sentiment de sécurité à tous les
secteurs?).
D'un côté, vous connaissez fort bien l'article 41 de la
Constitution démocratique d'Haïti qui établit qu'«aucune
personne de nationalité haïtienne, quel qu'en soit le motif ne peut
être déporté ou forcé de quitter le sol d'Haïti».
D'un autre côté, j'ai passé environ trois (3) mois dans la
clandestinité (du 12 mars au 27 juin); depuis lors je suis depuis des
mois dans les prisons du gouvernement de facto et de ses alliés.
Je me doute bien que cette lettre peut déclencher tôt ou tard, et de
la part du gouvernement de facto en Haïti et de la part du
gouvernement des États-Unis d'autres actions et d'autres pressions
en sus de celles auxquelles j'ai été soumis jusqu'à présent.
M. l'Ambassadeur, savez-vous ce qui m'est encore réservé?*
L'une des garanties essentielles de durabilité de la Justice, de la
sécurité, de la stabilité, de la paix et du progrès dans le monde,
doit être la constance et la cohérence des organisations
internationales et régionales des Etats, et de droits des Peuples et
de la personne, dans leur refus systématique de reconnaissance de tout
gouvernement issu de coup d'Etat, quels qu'en soient les causes,
les moyens et la forme dans un pays où se construit, ou est déjÃ
établie la démocratie.
Yvon NEPTUNE
Ex-Premier Ministre
Membre de Fanmi Lavalas
Prisonnier Politique
N.B. : M. l'Ambassadeur Foley, avant de vous envoyer cette
correspondance datée le 23 août 2004, je veux prendre un temps
d'observation de la réaction de l'OEA, de l'ONU et en
particulier celle des Gouvernements Américain, Français et Canadien
aux événements significatifs suivants :
I. L'admission publique non seulement des membres des anciens FADH et
FRAPH, mais aussi du Groupe des 184 et de certains partis politiques,
d'avoir été de concert à l'origine:
A. des actes terroristes contre :
a) L'Académie de Police le 28 juillet 2001
b) le Palais national le 17 décembre 2001
c) des édifices publics, tels que des commissariats (avec assassinats
de policiers), tribunaux, douanes, la Centrale hydraulique de Péligre,
etc.
B. d'occupation armée de villes telles que les Gonaïves, Hinche,
Cap-Haïtien, Fort-Liberté etc.
II. L'occupation de commissariats de Police par des membres des
anciens FADH et FRAPH après qu'ils ont chassé les agents de la PNH,
et les parades armées de ces militaires démobilisés dans diverses
villes du pays au vu et au su du gouvernement de facto, de la PNH et
des forces de l'ONU.
III. La discrimination socio-politique au détriment et la
diabolisation stigmatisante et l'ostracisme du segment majoritaire
pauvre de la population, par le pouvoir de facto et ses associés, en
raison des affinités Lavalas, de cette majorité.
IV. La poursuite des persécutions, arrestations arbitraires et
illégales de cadres, membres et partisans de Fanmi Lavalas, et aussi
d'autres simples citoyens en général de la majorité pauvre.
V. Les procès det/ou jugements pré-orchestrés par la machine de
justice politique du pouvoir de facto dont un des exemples les plus
éhontés est celui des accusés dans les assassinats de Antoine
Izméry et du Père Jean-Marie Vincent.
*Pour lire la partie rédigée en anglais au complet, voyez notre
section «This week in Haiti» dans ce numéro.
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This Week in Haiti
M. Ambassador Foley, you and other colleagues or yours may feel
comfortable and safe in doing in and to my country whatever the
military and economic might of your governments dictates; as for me, my
source of wisdom, strength, serenity and pride, in the face of the
wickedness of certain people in power, is the uncompromising will of
the poor majority of my fellow citizens to keep hope for a better
tomorrow alive and active.
Slavery and dictatorship had been imposed upon us; we have fought and
rejected them. Today, in whatever form they are planned in order to
undermine our option for effective participatory democracy, we and
others who truly believe in its principles and objectives should never,
under no guise, betray them. Democracy is a human concept originated
from the experience of life of mankind. Societies the world over are
still experimenting it, up to one degree or another.
Whenever undemocratic means are condoned and/or used to purportedly
protect the gains and/or steady the course of the democratic process,
that sends to the people apprenticing democracy a confusing message
about the facts, the meaning and the rules of democracy, and that
threatens to take us all back to the jungle law of the strongest; in
fact, quite often nowadays, what prevails is the will of states with
hegemonic economic and military powers, and having the largest and
deadliest arsenal.
Democracy is said to be a game of compromise; but unfortunately for
Haiti and its people, your government and others which claim to be
their friends, instead of standing up for compromise between the
Lavalas majority led by President Aristide and the platform of the
opposing minority and its armed aggressions against the state and
Lavalas; they chose to side with and act in favor of the uncompromising
opposing minority; thus breaking dangerously the democratic process and
jeopardizing its future.
Between the genuine struggle of the popular majority and the
intellectual business "elites" your government and others opted for
the disparate politically incoherent "intellectuals" and the
corruption prone business "elite", both of which you and your
predecessor have publicly qualified as such.
Generations upon generations of Haitians have been wasted, and Haiti
has long been on the verge of becoming a totally barren and disaster
plagued land, with an exploding and agonizing population. The
historical and contemporary facts are available to whomever is truly
interested in what should be done urgently and in the short term, so
that the long term future of the country could finally rest on
gradually secure political and economic ground.
Caring friends of Haiti, republicans and democrats, liberals and
conservatives, socialists, and capitalists would best serve Haiti by
always acting in ways to encourage all sectors of Haitian society,
political parties and government to operate in all circumstances, with
no exception, within the framework of the Constitution and the law.
On march 2, with the probable approval of Secretary of State Colin
Powell and Assistant Secretary of State Roger Noriega, you "let me
know" that I should leave Haiti (go into exile) as soon as a new,
i.e. putchist Prime Minister is appointed, or I would risk being jailed
and/or assassinated (while the US marines were and the UN soldiers, are
in Haiti supposedly to provide at least a sense of security to all
sectors?).
On the one hand, you are well aware of article 41 of the democratic
Constitution of Haiti which states that, "no one of Haitian
nationality, for no reason whatsoever may be deported or forced to
leave the Haitian soil".
On the other hand, I spent three (3) months or so under cover (from
March 12 to june 27); since then I have been for months in the jail of
the facto government ant its allies.
I know this letter may trigger sooner or later, both from the de facto
government in Haiti and the US government additional actions or
pressures to the ones I have been subjected to so far.
Mr. Ambassador, what next do you know is in store for me?
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Forwarded by the Haitian Lawyers Leadership Network