Copie d'un message reçu :
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Pas nécessaire d’avoir la peau noire pour être un roi-nègre accompli
Jean-Marie Bourjolly
Brocarder les gens riches, célèbres ou puissants est un exercice
salutaire auquel je suis toujours prêt à souscrire. Quand c’est fait
intelligemment. Dans sa critique de la visite à Paris de la
gouverneure générale, Victor-Lévy Beaulieu lui reproche de n’avoir pas
rappelé au président Sarkozy les méfaits de la France esclavagiste. Et
Yves Michaud d’applaudir, nous apprend la journaliste Louise Leduc
dans La Presse du samedi 24 mai 2008. Il s’agirait selon lui d’un «
bon texte » produit par un « pamphlétaire » : « Par son allusion à la
Reine-Nègre, il fait tout simplement une comparaison littéraire qui
évoque « les rois-nègres qui se sont mis au service des colonisateurs
qui exploitaient l’Afrique », a-t-il expliqué en entrevue ». Un
pamphlet, le texte que j’ai lu? On est à des années-lumière de
Voltaire; et peut-être à deux doigts de la bave fielleuse d’un Jean
Fréron frustré. « Un bon texte »? Pas étonnant que le quotidien Le
Jour ait fait faillite sous la houlette d’un tel connaisseur en «
comparaisons littéraires ».
Tant qu’à donner des leçons d’histoire, M. Beaulieu aurait pu, du même
souffle, rappeler à M. Michaud et à d’autres qu’au 18e siècle, sous la
pression du même lobby de l’esclavage et du sucre auquel il se réfère,
la France avait abandonné ce qui était alors le Canada pour garder ce
qui devait devenir Haïti. Et, pour être cohérent, il aurait pu relever
qu’Yves Michaud, délégué général du Québec en France pendant cinq ans,
et d’autres, n’ont jamais soulevé avec les différents présidents
français qui se sont succédé depuis trente ans la question de la «
trahison » d’autrefois. D’ailleurs, comment auraient-ils pu le faire
quand ils étaient occupés à multiplier courbettes et pirouettes pour
arracher ici ou là , de la moindre personnalité française, un petit
signe, une poignée de mains minutée à la microseconde près, une petite
phrase, le « ni, ni » comme disait quelqu’un récemment, censé servir
de garantie à une éventuelle déclaration d’indépendance? Pour répéter
Victor-Lévy Beaulieu : « Réflexe de colonisés »?
M. Beaulieu a employé huit fois le mot « reine-nègre » dans son texte,
en plus du titre. Une fois aurait suffi, nous ne sommes pas bouchés.
Venant d’un écrivain chevronné – et même nobélisable, paraît-il –, qui
ne peut pas ne pas savoir que la répétition des mots sert à produire
un effet ou à faire passer un message, ce matraquage ne peut être le
fruit du hasard. Je constate par ailleurs que, comme beaucoup d’autres
détracteurs de la gouverneure générale avant lui, il semble faire
grand cas de la joliesse de celle-ci. Comme si c’était un crime ou une
tare que d’être jolie. Les mêmes, dans d’autres circonstances,
seraient les premiers à crier que l’apparence physique des gens n’a
pas sa place dans un débat d’idées... quand idées il y a, bien
entendu. À ce sujet, je me souviens très bien du tollé provoqué, Ã
juste titre, par une grossièreté proférée par un ancien ministre
fédéral à l’endroit d’une journaliste « séparatiste ». Nous savons
qu’avec le passage du temps, les réalités se transforment en
métaphores; à ne pas prendre au pied de la lettre. MM. Beaulieu et
Michaud, surtout ce dernier, seraient bien avisés de réexaminer leurs
actions et celles de leurs compagnons de route à la lumière de ce qui
précède, car point n’est besoin d’avoir la peau noire pour être un roi-
nègre accompli.
Le 25 mai 2008
(Lettre envoyée dimanche à La Presse et au Devoir. Deux bouteilles Ã
la mer au lieu d’une.)
Légèrement retouchée et précisée. Diffusée sur internet le 28 mai.