Musique-- Le jazz en deuil
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Group: soc.culture.haiti · Group Profile
Author: Annette
Date: Dec 25, 2007 08:40

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Nécrologie

Le pianiste de jazz Oscar Peterson est mort

LE MONDE | 25.12.07 | 10h37 * Mis à jour le 25.12.07 | 10h37

Il cumulait des vertus rares. Oscar Emmanuel Peterson compte, avec le
pianiste Paul Bley, Montréalais plus jeune de sept ans, parmi les plus
grands musiciens de jazz d'origine canadienne. Comme le rock compte
parmi ses plus célèbres héros Neil Young, né à Toronto. C'est à son
domicile de Mississauga, banlieue de Toronto, qu'Oscar Peterson est
mort, dimanche 23 décembre, des suites de complications rénales, à
l'âge de 82 ans. Lui, Oscar Peterson, pianiste, compositeur, chanteur
et organiste, son nom ne le dit pas, Africain-Canadien. De toute
façon, le Canada n'est pas une terre de jazz, question de langue, de
religion et de climat.

Or, miracle des théories incertaines, Oscar Peterson atteint en jazz
une virtuosité que le jazz, malgré les idées reçues, ne cherche pas
forcément à atteindre (voir Paul et Carla Bley). De ce point de vue,
il descend en ligne directe d'Art Tatum (1909-1956), que l'immense
Horowitz, pianiste classique, n'aurait jamais manqué pour un empire,
lors de ses passages à New York. Dans les clubs de New York. Dans les
clubs de jazz de New York, oui, Vladimir Horowitz, essayons d'entendre
cela. Bref, bien au-delà des premiers cercles, Oscar Peterson a
toujours été aimé, suivi, ravi par un très large public. Double peine.

Peterson, personnalité délicieuse, classique, moderne, classe,
aimable, musicien type pour le Jazz at the Philharmonic (JATP), cette
réunion de stars du jazz inventée en 1944 par l'organisateur de
concerts et producteur Norman Granz, ou, bien plus tard, pour le
festival Jazz in Marciac (Gers), Peterson est suspect. De Marciac, il
aime la convivialité, l'accueil et la gastronomie : au piano de
l'Hôtel de France d'Auch, à l'époque, régnait André Daguin, ça
facilite la musique.

Petit détail : à la fin des années 1960, Pierre Baudry (1948-2005),
philosophe, rédacteur aux Cahiers du cinéma, cinéaste et bientôt
animateur des Ateliers Varan, ami, pouvait s'étonner - vive polémique
- qu'on pût aimer ensemble le saxophoniste et violoniste Ornette
Coleman (free jazz), Paul Bley (avant-garde insituable) et Oscar
Peterson. Quelle époque ! Juste pour signaler que la musique afro-
américaine et ses affluents sont un lieu de pensée, de joie et de
perturbation que condense singulièrement la figure d'Oscar Peterson.
En ce sens, il manque déjà. Il manque d'ailleurs depuis un petit
moment, car un accident cardio-vasculaire en 1993 l'avait laissé
diminué sans l'empêcher de jouer (d'une main) pour autant. C'était à
New York, comme le rappelle l'AFP précisant que Peterson avait terminé
le concert, mais avait dû annuler une tournée prévue en Europe. Deux
années d'inactivité, et peu à peu, le retour à la scène, toutes les
scènes du monde, la main gauche un peu affaiblie.

De formation classique - le piano, très tôt, mais aussi l'orgue et le
clavecin -, Oscar Peterson se signale dans un tournoi amateur en 1939.
Sa carrière internationale démarre avec Norman Granz, aussi grand
entrepreneur de spectacles que militant pour les droits civiques et
l'égalité des races. En 1951, Peterson forme avec Ray Brown
(contrebassiste mort en 2002, fondateur du be-bop) et Herb Ellis, un
trio dont le guitariste remplace Barney Kessel (1923-2004). Le batteur
Ed Thipgen se mêle de l'affaire en 1959, puis Sam Jones (contrebasse;
mort en 1981), son beau visage grave et ses gestes d'hirondelle. Oscar
Peterson, succès public ou pas, traque comme un malade la perfection.
La perfection irrite. Mais on s'incline. Allez faire avec.

Le rock déboule, le rhytm'n blues déferle, le free chamboule, lui,
imposant, surcharge pondérale au sourire si doux, sourire impavide,
c'est comme s'il gardait la maison. Elvis Presley, James Brown, Marvin
Gaye, Barry White, Ornette Coleman et John Coltrane, Miles Davis et
les autres, ne disons rien de Led Zeppelin et autres Zappa, il les
voit défiler : eh bien, il continue sans complexe de jouer ce qu'il
sait le mieux faire, à la perfection.

Huit Grammy Awards A partir des années 1970, il se cantonne au duo, au
trio, pourquoi? Peut-être parce qu'ils sont rares à le suivre dans
cette idée : Niels-Henning Orsted Pedersen (NHOP), le contrebassite
danois dont la disparition laisse inconsolable (1946-2006), le
guitariste Joe Pass, sans compter les rencontres inédites : qui n'a
pas vu, en 1975, Oscar Peterson à Montreux avec deux bassistes, l'un,
tellurique et joyeux (Ray Brown, Noir américain de Pittsburgh) et
l'autre, volubile et anxieux de Copenhague (NHOP), n'a pas vécu. Cela
dit, comme on ne saurait reprocher à personne d'être absent ou de
n'être pas né, les enregistrements existent, et de ce point de vue,
Monsieur Peterson aura bien mérité de la grande Amérique, du jazz, et
de l'industrie du disque. Il aura ainsi reçu huit Grammy Awards durant
sa carrière et bien d'autres prix...

Comment dire? On a l'impression d'avoir fait le tour du bonhomme : or,
qui meurt ce soir? Qui, après avoir enregistré avec Charlie Parker,
Lester Young, Billie Holiday, Count Basie, Benny Carter, Lionel
Hampton, Dizzy Gillespie, Stan Getz, Eddie Louis, Ella Fitzgerald,
Coleman Hawkins, Stéphane Grappelli, Sarah Vaughan... Qui a osé ne pas
enregistrer avec lui, Monsieur Peterson? Qui ne l'aurait pas pu. Vaste
et douloureuse question.

Ce style de Tatum mâtiné de Nat King Cole, ce style aux subtilités
harmoniques dignes de Bill Evans - qui dira régulièrement toute son
admiration pour Peterson -, et pourtant ce style qui s'offre là,
simple, ouvert, abondant, sans réserve, suscitant réserves et fines
bouches chez les puritains et les méchants, ce style se résumerait
d'un titre, une composition pour le cinéma, The Silent Partner (1979).
Le partenaire discret, pas invisible, mais loyal. So long, Mr
Peterson.

Francis Marmande et Sylvain Siclier
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