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Agora
MONTRÉAL NORD : Rétablir ou établir la confiance?
par Pierre A. SIMON
Vendredi 15 août, à près d’une semaine de l’incident qui a entraîné la
mort d’un jeune homme appartenant à la communauté hispanique de
Montréal, reportages, commentaires et réactions au sujet de la
désormais «affaire de Montréal-Nord » occupent la première page de
l’actualité médiatique de la métropole du Québec. En guise
d’illustration, le journal La Presse après un articulet dans l’édition
de dimanche, rapportant simplement l’incident lui consacre, chacun des
jours suivants, de 4 à 9 de ses premières pages, avec grandes photos
en page couverture. Plus 2 pages Forum, un éditorial, une caricature
au cours des jours en question. C’est que l’événement constitue
vraiment une première à Montréal. S’il fait penser aux soirées de
cassage qui suivent quelquefois des matchs de hockey, il en diffère
quant à sa signification. Dans un cas, on est en face de réactions de
jouvenceaux, toutes classes confondues, en furie ou en goguette après
des parties sportives. Dans l’autre, en présence d’un éclatement
soudain d’une colère emmagasinée depuis longtemps dans des groupes
sociaux spécifiques. L’un est un enjeu plutôt policier, l’autre un
enjeu social avec évidemment un aspect policier. Ce qui semble vouloir
désormais apparenter Montréal aux grandes cités françaises ou
américaines.
Cette éruption a évidemment donné lieu à beaucoup d’appels au calme, Ã
l’apaisement. Ces appels ne sont que trop compréhensibles et
justifiés. Il n’y a jusqu’ici que des perdants et cela risque de
continuer. Mais quand on parle de rétablir la confiance entre les
groupes sociaux concernés, les nouveaux arrivants du Sud et le corps
de police montréalais, comme la plupart des commentateurs et des
autorités le font, c’est comme si cette confiance avait déjà existé
entre les deux groupes. D’un côté, celle-ci n’a jamais existé, de
l’autre, ce corps de police n’entre pas seul en jeu. Il est
l’émanation, le bras armé d’un corps social, celui de la société
d’accueil. Ce qui fait que le problème véritable se situe entre la
société d’accueil et les nouveaux arrivants. Oui, cela peut être
exacerbé par un service de police mal préparé, mais il faut aller à la
racine sociale du problème avant d’essayer de déterminer ce qui
revient comme tort spécifiquement à ce service. Limiter les réflexions
à la gestion de cette force armée est ou bien une erreur ou bien une
finasserie. Il faudrait bien savoir de quoi on parle finalement.
Devrait-on comprendre que le calme relatif qui existait avant cette
explosion ou même avant l’apparition de cette escouade policière
dénommée Eclipse (quel nom, quelle naïveté ! Éclipser quoi ?)
signifiait que les communautés se faisaient confiance ? Il est
impossible d’y croire en présence de pesanteurs sociales si objectives
qui ont pour noms, en vrac et limitativement, exclusion,
ethnocentrisme, chômage et sous-emploi dont souffrent les nouveaux
arrivants du Sud. Maux premiers qui entraînent à leur suite paranoïa
et victimisation dans les deux camps. Ignorer cela, c’est se livrer Ã
un volontarisme béat.
Je ne dis pas qu’il faille régler tous ces problèmes avant d’intenter
quoi que ce soit; je pense simplement qu’on ne saurait ne pas les
prendre en compte si on veut vraiment agir sur la réalité. Le
bricoleur que je suis se dit toujours en effet qu’un bon ouvrier ne
peut se permettre de ne pas bien connaître les matériaux dont il
dispose. Il y a des problèmes qu’on peut ne jamais pouvoir résoudre,
mais ce n’est pas une raison de ne pas les poser adéquatement. Bref,
les questions que soulève l’affaire de Montréal-Nord se posent, au
premier chef, à un niveau social global, d’où l’on doit partir pour
opérationnaliser la réponse, pour chercher les solutions possibles Ã
des niveaux sectoriels. Et sans vouloir « véniéliser » les torts
évidents de la police de Montréal, je pense que sa gestion ne
constitue qu’un de ces niveaux et pas le plus important. Il faut
définitivement briser ces lunettes qui permettent au service de police
de servir de bouc émissaire commode à des autorités ineptes qui voient
un « havre de paix » à Montréal-Nord. Au-delà des directives
administratives peut-être déficientes, il faut s’interroger sur la
commande sociale diffuse que les policiers intervenant dans ces
milieux captent. Est-il aussi nécessaire de leur enseigner comment
agir à Outremont. Enfin, Montréal-Nord nous donne à voir, n’est-ce
pas, des maux aussi grands et aussi vieux que le monde: injustice
sociale, inégalité, exclusion, etc. Cependant, faire l’autruche sur ce
constat ne peut être qu’improductif et conduire à ne pas être en
mesure de trouver ne serait-ce que des solutions intermédiaires
susceptibles d’améliorer la situation. La société québécoise est en
droit d’attendre mieux de ses dirigeants. Elle a certainement les
moyens d’une modulation plus vivable, plus intelligente des choses.
15 août 2008
Par Pierre A. Simon
LE MATIN mercredi 20 août 2008