Mondialisation -- L'enfer des clandestins vécu par un reporter
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Mondialisation -- L'enfer des clandestins vécu par un reporter         

Group: soc.culture.haiti · Group Profile
Author: Annette
Date: Aug 14, 2008 14:40

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Bilal, de l'autre côté des frontières

LE MONDE DES LIVRES | 14.08.08 | 12h53 • Mis à jour le 14.08.08 |
12h53

Une chasse à l'homme. "Une chasse psychologique. Parce que l'homme,
ils l'ont déjà capturé. Mais les policiers ignorent son identité. Et,
dans cette poursuite mentale, il faut que je fasse très attention. Que
je déchiffre tout ce qui se dit. Tous les signes de la réalité qui
m'entoure." L'homme qui dit "je" s'appelle Fabrizio Gatti. Grand
reporter à l'hebdomadaire italien L'Espresso, il a décidé de vivre
jusqu'au bout et de l'intérieur l'aventure physique et mentale de la
clandestinité. "L'existence d'un immigré se réduit à un jeu de rôle.
Une fuite exténuante, aventureuse, à travers les règles du langage. De
l'immense appareil de signes qui fait qu'un homme peut être déclaré
bon ou mauvais. Simplement en fonction de ce qu'il donne à voir."

Ce n'est pas tout à fait la première fois que Fabrizio Gatti se lance
ainsi dans une enquête de société, en "infiltré". Mais cette fois il
récidive dans un projet plus risqué encore. Il s'est forgé un faux
nom, Bilal, immigré imaginaire en provenance du Kurdistan. Il a dans
la poche un petit tube dans lequel sont roulés quelques dollars, de la
colle pour masquer ses empreintes digitales, un gilet de sauvetage,
trois boîtes de sardines et une bouteille d'eau : le bagage dérisoire
du clandestin, cet "homme invisible" et qui "ne compte pas". Cet homme
qui, parmi des centaines d'autres, représente cette "nouvelle classe
sociale de l'Europe du XXIe siècle".

Point de départ : Dakar. Exposé du problème : les pêcheurs sont
inquiets. Il n'y a plus de poisson. "Des bateaux européens grands
comme des usines raflent tout ce qu'il y a à pêcher et vous
l'apportent en Europe", explique à Bilal un jeune Sénégalais. Pas de
ressources, pas de travail. Et si pas de travail fixe, pas de famille,
"car ici, tu peux pas toucher une fille si tu te maries pas avec
elle" : "Quel avenir j'ai ici à ton avis ?" Partir ? Il faut 50 000
euros pour un visa italien, or une famille de pêcheurs gagne entre 60
et 150 euros par mois. La seule issue, c'est l'émigration
clandestine...

Suivant des centaines de clandestins avant lui, Bilal va donc prendre
la route de l'émigration, de Dakar à Tripoli en passant par Bamako et
Niamey. Son but : atteindre la porte de l'Europe par une île dont seul
le nom fait rêver, Lampedusa.

PASSEURS SANS SCRUPULES

Pour cela, il remonte le Sahara accroché à des camions ressemblant à
des amas de corps et de têtes ; il traverse le grand erg de Bilma et
celui du Ténéré où le danger est de "tomber prisonnier des oasis" ; il
rencontre des membres d'Al-Qaida qui présentent "l'islam comme une
issue de secours" ; il croise des passeurs sans scrupules qui
surgissent au moment précis où "le moral est mort". Car dans ce
gouffre où ils s'enfoncent, les clandestins savent que s'il leur
arrive quelque chose, nul ne viendra les sauver. "Aucun père, aucun
frère, aucun Etat, aucune organisation humanitaire, aucun des
gouvernements dont les choix corrompus les ont conduits là où ils
sont, ne pleurera jamais leur mort." Ils sont devenus des "enfants de
personne" ou, comme l'indique le titre du livre en italien, des
marchandises sur "le marché des nouveaux esclaves".

Ce périlleux périple, Fabrizio Gatti a le don de le rendre aussi
vivant que poignant. A Lampedusa, il veut savoir tout ce qui se passe
"à partir du moment où un étranger est enfermé dans "la cage"" (c'est
comme ça qu'on appelle ce centre de détention). Il se fait donc passer
pour kurde vu qu'il est "un peu pâle pour être africain", apprend par
coeur quelques mots de kurde et d'arabe, ainsi que les plus menus
détails de sa fausse biographie, se jette à la mer pour être repêché
par les gardes-côtes de Lampedusa et "enfin" jeté dans ce centre où,
écrit Fabrizio Gatti, "même les observateurs des Nations unies" n'ont
jamais pu voir ce qui se passe. Gatti décrit des détenus galeux, des
latrines puantes, des gens dormant par dizaines sur les tables de
cantine (les lits à étage des chambrées sont tous occupés), la
difficulté de communiquer avec les familles à cause du trafic de
cartes téléphoniques, des carabiniers qui hurlent, fouillent et
frappent... "le vrai fond de l'abîme". Il évoque aussi la peur de
devenir cynique, le brouillage des repères au sein du camp,
l'accoutumance à la violence...

Dans plusieurs pays d'Europe, Bilal sur la route des clandestins a
battu des records de vente. En Italie, Fabrizio Gatti a remporté le
prestigieux prix Terzani, l'un des plus importants pour la non-
fiction. Parions que le sage Tiziano Terzani, grand reporter, écrivain
et baroudeur exceptionnel ("Le Monde des livres" du 18 juillet)
n'aurait pas renié ce livre-enquête qui dit, mieux que toute étude
théorique, l'une des plaies du XXIe siècle. Un livre où l'obsession de
témoigner est aussi forte que l'espoir des clandestins : "La seule
chance de salut pour nous, dit l'un d'eux, c'est que vous sachiez ce
qui se passe."

Bilal sur la route des clandestins (Bilal. Il mio viaggio da
infiltrato nel mercato dei nuovi schiavi) de Fabrizio Gatti
Traduit de l'italien par Jean-Luc Defromont, éd. Liana Levi, 480 p.,
21 €.

Florence Noiville

Article paru dans l'édition du 15.08.08
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