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Portrait
Philippines : Eddie Panlilio, le prêtre gouverneur
LE MONDE | 28.03.08 | 14h43 * Mis à jour le 28.03.08 | 14h43
anille, ces temps-ci, résonne des slogans des manifestants et des
auditions parlementaires sur la dernière affaire de corruption. En
première ligne, la présidente Gloria Arroyo, dont le mari est
directement visé, tient bon, grâce à l'appui de la hiérarchie
militaire et à l'Eglise catholique, réticente cette fois-ci Ã
s'engager dans le combat. A 100 km du vacarme de la capitale, Ã
Mapanique, au milieu des rizières, c'est Carême, et les dames du
village se sont habillées de violet pour recevoir le gouverneur. Car
Eddie Panlilio, 54 ans, gouverneur de la province de Pampanga, est
prêtre.
Il est même le seul prêtre-gouverneur des Philippines, une fonction
que la hiérarchie catholique voit d'un si mauvais oeil, dans un pays
où l'Eglise et l'Etat sont officiellement séparés, qu'elle a suspendu
"Among Ed" - "Père Ed", comme l'appellent ses administrés - de ses
prérogatives sacerdotales. "Mais profondément, au fond de leur coeur,
je sais que (les évêques) me soutiennent", dit-il. Très, très
profondément, peut-être ? Il sourit, mais n'en dira pas plus.
En quelques mois, il s'est déjà bâti dans le pays une réputation
sulfureuse de croisé anticorruption qui lui vaut des menaces de mort,
et il ne cherche pas à en rajouter. L'heure est à la sérénade de
bienvenue des Malaya Lolas, littéralement les "grands-mères libres",
un groupe de 62 survivantes d'un viol collectif perpétré par des
soldats japonais pendant la seconde guerre mondiale. Haut lieu de la
résistance anti-japonaise, Mapanique fut, le 23 novembre 1944, la
cible d'une grosse opération de l'armée impériale, qui massacra les
hommes - une stèle collective, derrière l'école, en atteste -, viola
les femmes et en emmena une partie comme "femmes de réconfort".
En jeans, sandales et T-shirt, le gouverneur les remercie de la
chanson qu'elles ont composée pour lui, les embrasse et passe à la
partie plus politique de sa visite après avoir refusé d'une
plaisanterie - "Je veux bronzer" - l'ombrelle qu'on veut tenir au-
dessus de lui pour protéger sa peau dépigmentée par une maladie
ancienne. Son credo à présent, c'est justice, environnement,
gouvernance.
"Combien d'entre vous sont déjà allés au Capitole ?", demande-t-il aux
villageois, paysans pour la plupart, rassemblés dans la cour de
l'école. Le Capitole, c'est le siège de l'administration de la
province, à San Fernando, à une trentaine de kilomètres par une très
mauvaise route. Moins de dix mains se lèvent. "Eh bien, je vous ai
amené le Capitole. Voici mes chefs de département." Ils sont tous là ,
en effet, leurs allures de technocrates dissimulées sous un T-shirt au
nom du programme social mis en place par le gouverneur Panlilio :
Pamisaupan, "Entraide". Tout à l'heure, ils vont participer, avec le
gouverneur et la "société civile" du village, à une grande séance de
dialogue dans l'une des salles de classe.
C'est peu dire que Among Ed n'est pas un gouverneur comme les autres.
D'abord, il n'a jamais voulu l'être. Début 2007, un groupe
d'électeurs, inquiets du choix qui s'annonçait pour le poste de
gouverneur, entre Lilia Pineda, femme du roi du jeu clandestin, et
Mark Lapid, fils de l'ancien gouverneur et acteur de cinéma à ses
heures, s'est constitué en comité chargé de trouver un "candidat
moral".
Le Père Ed, un enfant du pays, fils d'un petit commerçant au sein
d'une famille de huit enfants, ancien du séminaire Don Bosco, était
alors chargé des oeuvres sociales au diocèse de Pampanga. Il a rejoint
le comité. Mais, quelques jours avant le délai de clôture, le
"candidat moral" restait introuvable. Les yeux se sont alors tournés
vers Among Ed. "J'ai été conscrit, je n'étais pas volontaire, dit-il.
J'ai demandé à Dieu et il m'a dit que je pouvais y aller." Alors le
Père Ed a déposé sa candidature à la dernière minute, les gens sont
venus en masse à ses meetings, et en mai, il a été élu.
Il n'a pas tardé à défrayer la chronique. En octobre, après avoir
participé à une réunion de gouverneurs au palais présidentiel de
Malacanang, à Manille, il a affirmé qu'un collaborateur de la
présidente Gloria Arroyo lui avait fait remettre, à lui et aux autres,
un sac en papier brun avec à l'intérieur des liasses de billets : au
total, un demi-million de pesos (8 300 euros). Deux autres gouverneurs
ont confirmé et la télévision a montré des images de ces messieurs
remontant dans leur voiture, un sac en papier à la main. Depuis, la
présidente Arroyo, originaire de la province de Pampanga, ne lui
adresse plus la parole.
Outre les rizières, l'une des spécialités de Pampanga est le jueteng,
industrie clandestine du jeu qui ruine les petits paysans et enrichit
les notables corrompus de la province. Le gouverneur Panlilio a
déclaré la guerre à cette mafia du jeu, de même qu'à ceux qui volaient
les revenus des carrières du volcan Pinatubo, dont les cendres, depuis
l'énorme éruption de 1991, fournissent une matière première précieuse
pour la construction.
En neuf mois, le gouverneur Panlilio a réussi à collecter 144 millions
de pesos en revenus des carrières, alors que dans toute l'année
précédente seuls 29 millions étaient parvenus dans les caisses de la
province. Là , le circuit de la corruption a été brisé. C'est
malheureusement le seul exploit concret dont puisse, pour l'instant,
se prévaloir Among Ed. Pour le reste, explique l'un de ses
collaborateurs, il a les mains liées : les maires sont contre lui, le
vice-gouverneur (hérité de l'administration précédente) est contre
lui, le conseil législatif est contre lui. "Moi je pardonne à mes
ennemis, dit le Père Panlilio. Je ne contre-attaque pas, je veux être
plus positif, plus créatif."
C'est bien ce qui chagrine Tony La Vina, doyen de la faculté de
science politique de l'université Ateneo, à Manille, qui, avec
quelques autres experts, le conseille gratuitement, "car il est
important d'aider et de protéger ceux qui se battent pour la vérité et
la bonne gouvernance". "C'est quelqu'un d'irréprochable, dit-il, mais
il faut qu'il apprenne la politique. Il ne veut pas utiliser son
pouvoir contre ses adversaires, c'est un problème. Aimer ses ennemis
c'est merveilleux pour un chrétien, mais pas pour un politicien..."
Les deux candidats battus à l'élection viennent de lancer une
procédure en vue d'un nouveau décompte des bulletins, contestant la
victoire du Père Ed Panlilio, par 1 147 voix. "Ses ennemis appellent
ça la stratégie des 3 R, dit le "président de la société civile" de
Mapanique, Victor Martin : recomptage, rappel, requiem." Ça fait
beaucoup rire le gouverneur : "J'ai raconté ça au cardinal l'autre
jour, il m'a dit : mais ils ont oublié le quatrième R,
résurrection !"
Sylvie Kauffmann
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Parcours
1953
Né à Minalin, province de Pampanga.
1980
Ordonné prêtre à Minalin.
1986
Chute de la dictature Marcos.
2007
Elu gouverneur de la province de Pampanga.
2008
Ses adversaires battus demandent un nouveau décompte des bulletins.
Article paru dans l'édition du 29.03.08