Copie d'un message reçu :
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Solidarité comme fraternité
Par Hérold Jean-François
Conférence de Hérold Jean-François pour l'Assemblée de la Société
internationale pour le développement (SID), Kinam II, 20 décembre 2007
Notre devise nationale est Liberté, Égalité, Fraternité, elle sort
directement de la devise de la France, puissance coloniale d'alors et
dont la Révolution en 1789 a influencé significativement la lutte de
nos Ancêtres pour l'indépendance. Deux ans seulement après, c'est au
tour de l'ancienne colonie française de Saint Domingue de s'embraser
avec le soulèvement général des esclaves le 21 août 1791.
Si la liberté est acquise avec l'indépendance proclamée le 1er janvier
1804, l'égalité demeure une quête, mais la fraternité, nous savons
bien qu'elle n'a pas encore atterri. La fraternité, c'est
l'intégration d'un sentiment d'appartenir à une seule et même matrice.
C'est un lien de sang, c'est cet élan qui nous fait vibrer, c'est ce
qui détermine l'attachement que nous avons pour nos sOEurs, pour nos
frères qui forment avec nous le noyau familial.
Or, après l'Indépendance, la réaction des uns et des autres pour
s'approprier à eux seuls toutes les richesses de l'ancienne colonie la
plus prospère de la France ne projetait en rien les agissements de
membres d'une même famille. Les anciens libres, les fils des colons et
les nouveaux libres récemment sortis des liens de l'esclavage
n'avaient rien en commun. Haïti, la nouvelle nation allait reproduire
les luttes qui avaient libre cours à Saint Domingue et jusqu'Ã
aujourd'hui, cette réalité n'a pas changé.
Aujourd'hui encore, les descendants des esclaves vivent dans des
conditions d'isolement et de privations qui ne sont pas très loin des
réalités du système esclavagiste. Ils ne sont pas intégrés dans la
nation qui attend d'exister près de deux cent quatre années après la
naissance d'Haïti.
Qui se sent concerné par les conditions de vie de la majorité de la
population ? Les luttes pour survivre dans cet espace inhumain nous
laissent-elles le temps de penser aux autres, de trouver par exemple
qu'il est injuste que l'on continue d'accumuler tous les indices
négatifs de sous-développement ; parce que nous n'avons pas envoyé les
paysans et leurs enfants à l'école ; parce que nous n'avons pas
construit les hôpitaux qui soignent leurs maladies ; parce que nous
leur refusons l'accès au crédit alors qu'ils assument seul la fonction
de production ; parce que nous n'avons pas développé une politique de
logements pour qu'ils vivent dans des intérieurs décents ; parce que
nous les maintenons isolés dans leurs mornes en évitant de construire
les routes qui favoriseraient leur libre circulation et celle de leurs
biens qui accéderaient plus aisément aux marchés avec une plus grande
valeur ajoutée.
Notre société n'est pas à proprement parler, une société fraternelle
et solidaire. Elle est comme elle est aujourd'hui parce qu'elle a
refusé d'intégrer en son sein la majorité de ses citoyens maintenus
dans l'exclusion. Pour se développer et changer, les Haïtiennes et les
Haïtiens doivent rompre avec les pratiques qui ont fait Haïti évoluer
comme une République d'individus où chacun cherche les moyens de
survivre indépendamment de l'autre et trop souvent, contre les
intérêts de l'autre.
Nous devons reconnaître que notre pays est plus un espace de chacun
pour soi qu'une communauté régie par les valeurs du partage, de la
communauté d'intérêts où chacun, par son attitude, se soucie de
l'intérêt général à préserver en toute circonstance. Il faut sortir de
cette réalité de la jungle où les plus forts subsistent en éliminant
les plus faibles, sans état d'âme.
Le développement durable arrivera en Haïti, quand, comme lors des
élections où chaque voix compte, nous aurons le souci du bien-être de
chaque citoyen. Pour atteindre cet objectif, nous avons le devoir
d'organiser l'espace haïtien dans l'esprit du concept d'égalité. Les
Haïtiens seront égaux quand chacun de ses citoyens, où qu'il se trouve
sur notre territoire, aura accès à un ensemble de services que l'État
mettra à sa disposition. Quand les écoles dans les zones rurales
auront des professeurs interchangeables, c'est-Ã -dire, qui pourront
être transférés pour venir enseigner dans les écoles de la capitale et
de nos autres villes, l'enseignement prodigué dans les écoles
haïtiennes sera équivalent et l'on saura que sur tout le territoire,
l'enfant haïtien reçoit une éducation de qualité, en rupture avec la
tradition d'un seul pays, mais de multiples écoles. Il en est de même
des soins de santé, de l'eau potable et autres services de base.
L'égalité des citoyens doit être un objectif à atteindre sur tous les
points.
Le sous-développement haïtien est la conséquence d'une réalité où
l'ensemble des citoyens ne remplit pas les conditions pour être un
agent de progrès parce que détenteur de connaissances. Le sous-
développement de notre pays résulte également du fait que la très
grande majorité est démunie de moyens et de ressources pour être un
agent économique détenteur de pouvoir d'achat et créateur de richesse.
Cela produit une économie de subsistance au lieu d'une économie de
production de biens exportables générateurs de croissance et de
progrès. Notre pays n'est pas viable parce que trop de citoyens sont
incapables, par leur ignorance, de participer au processus de création
de richesses. Nous avons pour obligation de démocratiser le savoir,
réhabiliter les espaces ruraux dans un souci d'homogénéisation des
services de base, des infrastructures en créant des conditions sinon
agréables, du moins supportables, pour que notre pays cesse d'être une
zone d'expulsion massive de maind'OEuvre au-delà de nos frontières.
Créer des conditions homogènes tant en zone rurale que dans les villes
aura le bienfait de maintenir occupée dans de multiples besognes, la
population dans sa zone d'origine où elle aura accès à l'essentiel des
services de base. La capitale et les autres villes cesseront alors
d'être des pôles d'attraction subissant constamment l'assaut des
exclus qui les transforment en de vastes marchés sauvages comme en
d'immondes bidonvilles.
Le temps d'une pause est indispensable pour réfléchir sur
l'organisation de la solidarité
qui nous conduira dans la nation. Est-ce à dire que nous ne
connaissons, en Haïti, aucune forme de solidarité ? Il existe dans
notre pays un certain élan d'expression de solidarité. Mais cette
solidarité est plutôt conjoncturelle alors que nous devons OEuvrer pour
qu'elle soit un réflexe de tous les jours. La solidarité se manifeste
en Haïti en général au moment des catastrophes naturelles. Elle
s'exprime par de chiches dons en nourriture, ustensiles, utilitaires
de maison, vêtements usagés etc., pour nous donner bonne conscience...
La solidarité dans notre pays s'exprime également au quotidien dans la
famille. Si par exemple, les Haïtiens expatriés avaient oublié leurs
parents et n'exprimaient pas régulièrement avec eux leur solidarité,
des milliers de citoyens seraient morts de faim tous les jours en
Haïti. Au-delà de ces formes marginales de solidarité, la bonne
solidarité, le besoin d'une solidarité nationale comme réflexe de tous
les instants à inculquer à nos enfants dès le jardin d'enfant, attend
d'exister. Cette solidarité là ciment de l'unité nationale et de
l'identité haïtienne, nous devons la construire patiemment. Il y va de
la survie de notre pays et de sa transformation en une nation forte
parce que solidaire et mobilisée autour des mêmes valeurs, des mêmes
intérêts.
Pendant plus de deux siècles, nous avons évolué séparément dans une
féroce société d'apartheid. La misère criante du groupe majoritaire ne
nous a pas empêché de vivre, ne nous empêche pas de dormir ni ne nous
a donné mauvaise conscience. Il est vrai qu'Haïti n'est pas un pays où
les riches se comptent à la pelle. Mais a-t-on besoin d'être riche
pour partager ? Les paysans qui font partie des exclus, dans leur
grande générosité, ne nous enseignent-ils pas que partager dans le
dénuement est un acte de dépassement de soi d'une valeur
inestimable ?
Il n'y aura pas de développement durable en Haïti sans l'inclusion de
l'ensemble des citoyens sans distinction. La violence qui existe Ã
l'état latent dans notre société prendra des formes multiples et
menacera à terme l'existence même de notre pays. Cette machine de
reproduction des inégalités, nous devons la casser pour forger une
nouvelle société à partir d'une nouvelle mentalité qui nous fasse
prendre en compte tous les groupes formant l'entité nationale
haïtienne, pour trouver les solutions à leur dilemme.
La construction de cette Haïti renaissante passe par l'identification
de chacun des neuf millions six cent mille Haïtiens suivant les
dernières données du dernier recensement. La citoyenneté, c'est être
d'abord compté, disposer des documents qui la prouvent, c'est exister
sur les registres de l'État civil. C'est en munissant chacun de nos
compatriotes de ces documents d'identité, comme par exemple la carte
d'identification nationale, que nous pourrons atteindre tout le monde
dans le cadre d'une politique sociale d'aide et de subventions aux
plus nécessiteux.
L'État doit organiser la solidarité en assumant d'une part ses propres
responsabilités par une juste répartition entre les citoyens, sur tout
le territoire, de la richesse nationale, aussi maigre soit-elle.
D'autre part, il doit forcer les plus nantis à participer à la
construction du bien-être des plus démunis. Cette solidarité nationale
s'organisera à travers le financement de projets sociaux au moyen de
taxes et contributions diverses. Les secteurs du voyage, des biens de
luxe, les bénéfices des entreprises, les boissons alcoolisées, la
cigarette, le tourisme et l'hostellerie, les transferts et envois, les
loisirs entre autres, sont autant de champs à exploiter pour organiser
cette solidarité nationale. L'État peut aussi encourager les
entreprises à intervenir dans le social à travers des fondations qui
financeront l'éducation, interviendront dans le domaine de la santé,
dans la promotion de l'art et de la culture en encourageant
l'explosion des talents etc. Une nation se crée. Elle n'est pas le
résultat des actions spontanées des citoyens. Elle s'organise à partir
d'un cadre légal pour converger vers un ensemble de résultats issus
des mises en place pour atteindre des objectifs multiples qui, dans
leur cohésion, produiront une entité nationale viable. La solidarité
nationale doit être l'expression d'une planification et d'une décision
arrêtée dans l'État qui donne l'impulsion et la société suivra. En
Haïti, si nous avons un avenir, il se construira seulement à travers
la manifestation spontanée de la solidarité qui devra être une
constante en rupture avec nos indifférences qui ont produit cette
nation d'aujourd'hui disloquée, injuste, conflictuelle et exclusive.
La solidarité manifeste produira une entité haïtienne forte, cohérente
où chaque citoyen désormais est habilité à participer au progrès et au
développement de son pays. Et l'Union Fait la Force, ne sera plus
désormais, un vOEu pieux !
LE MATIN mercredi 20 février 2008