Haiti-- Société-- Sabine Manigat-- L'autre urgence : la sécurité citoyenne
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Group: soc.culture.haiti · Group Profile
Author: Annette
Date: Sep 11, 2008 12:43

Copie d'un message reçu :
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Editorial LE MATIN du 10 septembre 2008

L’autre urgence : la sécurité citoyenne

par Sabine Manigat

«Madame ! Vous voyez comment ils ont brisé ma famille!» C’est la
poignante exclamation qu’a poussée cette jeune femme, mère de trois
enfants, lorsque, pour lui présenter mes sympathies, je me suis
approchée du cercueil de son époux, assassiné au cours d’une tentative
d’enlèvement. Son cri résonne encore à mes oreilles alors que, depuis,
d’autres drames sont encore venus terroriser, anéantir, voire
endeuiller des dizaines de familles. Les enlèvements, on en parle de
temps en temps, lorsqu’un cas particulier est rendu public, comme
celui de Karim, sacrifié par ses ravisseurs, ou nous touche tout
particulièrement, comme pour Niko, séquestré durant plus de trois
semaines. Mais le cours de la vie continue, d’autres problèmes,
d’autres drames nous mobilisent individuellement et collectivement. Et
surtout un sentiment d’impuissance aigu nous envahit devant l’absence
totale de recours et l’insolente impunité des criminels. Alors que
peut-on dire qui ne l’ait déjà été, en public ou en privé? Au moment
où ces lignes sont écrites, des centaines de familles sont en proie au
désarroi, au désespoir même, victimes de Fay, Gustav, Hanna ou Ike. On
a suivi les reportages, on a vu les photos. De leur côté, un nombre
indéterminé, mais toujours trop élevé, de familles vivent une autre
angoisse : celle d’un parent, d’un enfant, d’un proche séquestré au
fort même de l’urgence cyclonique. Un cas a été rapporté ce dimanche 7
septembre alors que l’ouragan Ike frappait. Les criminels ne chôment
jamais.

Et pourtant… Il y a quelques jours à peine l’alerte était donnée sur
les ondes pour contrecarrer un enlèvement d’enfant dans le quartier de
Santo. Moins de vingt minutes plus tard, on apprenait que, affolés par
la publicité immédiate donnée à cet acte et la diffusion du
signalement de leur véhicule, les ravisseurs avaient relâché leur
proie. Par contre, ils ont pris la fuite et on n’a pas entendu parler
d’arrestation en relation avec cet incident. Il reste que ce sursaut a
impliqué : l’alerte donnée par des voisins et/ou témoins, la
transmission immédiate de l’information à la presse et la diffusion
célère des signalements par les radios. Ce n’est pas rien. C’est même
sans doute une première, comparée aux scénarios classiques des
enlèvements au grand jour et à visage découvert devant des témoins
paralysés par la peur. Mais c’est encore loin d’être suffisant bien
sûr. Comment faire plus et mieux? Si seulement quelqu’un détenait la
recette! Cependant, vu que le fléau des enlèvements est l’une des
choses les mieux partagées en ce monde globalisé, certaines
expériences peuvent apporter des leçons utiles. La récente
manifestation anti-kidnapping dans la ville de Mexico en est sans
doute une.

C’était le 30 août. Des centaines de milliers de Mexicains, toutes
catégories sociales confondues, défilaient dans les rues de la
capitale pour réclamer sécurité, justice et volonté politique contre
les enlèvements. Quelques jours plus tard, une commission spéciale et
célère – je souligne – soumettait à la présidence, pour présentation
au pouvoir législatif, une loi aggravant considérablement les
sanctions prévues pour le crime d’enlèvement et des mesures visant à
assainir les forces de police souvent soupçonnées d’implication dans
ces actes. Seuls les Mexicains pourraient nous dire s’ils jugent ces
mesures crédibles et efficaces. Le fait est qu’elles ont été prises
et, ce, en réponse à la mobilisation citoyenne. Il est vrai de dire
qu’en 2005, le gouvernement intérimaire a émis un décret aggravant
très fortement les peines à infliger aux auteurs du crime d’enlèvement
et de séquestration. En Haïti aussi, nous avons manifesté. Mais la
réponse à l’appel des organisateurs de la manifestation du 4 juin 2008
a été décevante. Mes collègues Lyonel Trouillot et Claude Moïse en ont
fait état dans l’édition du 6-8 juin du Matin. Claude ne m’en voudra
pas de le citer ici longuement :

«Je n’arrive pas à prendre pour un franc succès, pour un succès massif
le fait que seulement quatre à six mille personnes d’une agglomération
de plus de deux millions d’habitants aient répondu à l’invitation des
organisateurs dans un contexte d’affolement sécuritaire où des
opérations de kidnapping sont dirigées contre des segments les plus
vulnérables de la population, où des marchés publics sont incendiés,
les petits marchands, le commerce du centreville, des voyageurs dans
des gares d’autobus terrorisés. Où donc est le pouvoir de convocation
de ces 119 organisations de la société civile? D’autres
questionnements me hantent quant aux fractures qui affligent notre
société, quant à la problématique de la citoyenneté.»

En tout cas, il faut impérativement arrêter toute assimilation à un
pseudo rôle de Robin des Bois de la part de criminels sous prétexte
qu’ils distribuent autour d’eux quelques miettes de leurs rapines.
Nous ne devrions avoir cure des largesses de caïds réalisées avec le
produit de crimes dont la vilénie n’a d’égal que la lâcheté. Et la
seule évocation de ce genre de considération comme possible
circonstance atténuante est intolérable. Plus encore, croire que les
quartiers, qui abritent malgré eux ces pratiques, peuvent être dupes
de leur nature criminelle est plus qu’insultant pour leurs habitants.
Il ne faudrait pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards
sauvages.

Par Sabine Manigat

LE MATIN mercredi 10 septembre 2008
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