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| Haiti -- Société -- Les Haitiens et la vérité |
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Group: soc.culture.haiti · Group Profile
Author: AnnetteAnnette Date: Mar 4, 2008 06:42
Copie d'un message reçu :
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Troisième chronique du chroniqueur Lagacé du quotidien La Presse.
Je suis désolé je n'ai pas pu retrouver la deuxième chronique parue
dimanche (on a même subtilisé mon numéro papier avant que j'aille le
ramasser devant ma porte!)
Bonn lecture
A*
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LA PRESSE (Montréal) le Lundi 3 Mars 2008
À Haïti, la vérité est entre les lignes...
La dernière partie de ce court carnet de voyage sur Haïti, Personne ne
dit la vérité, dans ce foutu pays, touche notamment aux Haïtiens de la
diaspora qui décident de revenir, pour influencer le cours des choses.
Elle touche aussi, comme l'indique (un peu) son titre, les faux-
fuyants, les demi-vérités qui reviennent dans le discours des
Haïtiens, quand on aborde les maux de ce pays. Avoir l'heure juste est
assez difficile, disons...
Ajout : Un lecteur québécois qui habite Haïti avec sa blonde haïtienne
m'écrit un courriel, après ma chronique de ce matin. Il m'enlève les
mots de la bouche, mots que j'aurais pondus, avoir eu un peu plus de
place :
Peut-être t'a-t-on parlé de < >. Sinon, le maronnage était
initialement cet état de fait des esclaves qui s'enfuyaient dans les
mornes. On les appelait les <>. Aujourd'hui, le maronnage est
verbal et intellectuel, il est dans le coeur de tous les Haïtiens, du
moindre paysan au plus haut fonctionnaire de l'État. Cet État lui-même
maronne, en tant qu'institution. Si tu cherches une définition, tu ne
la trouveras jamais vraiment, mais il s'agit, si j'ose une définition,
de toujours contourner la vérité pour l'embellir, pour la modifier,
consciemment ou non, pour la rendre autre, soit acceptable en tant que
telle, soit pour exclure l'interlocuteur de cet état de fait.
Ce n'est peut-être pas clair, mais un Haïtien ou une Haïtienne, sauf
de rares exceptions, n'acceptera jamais d'être mis en cause dans un
tel ou un tel problème : << Se pa fòt mwen >> (c'est pas de ma faute)
est probablement la chose qu'on entend le plus souvent ici.
Entendons-nous bien : j'adore Haïti, j'ai ce pays dans la peau, et il
est rendu mon pays d'adoption, pour le meilleur et pour le pire. Je ne
vis pas richement, je n'aurai jamais de Mercedes car tout Canadien que
je suis, j'ai un emploi local, donc payé comme un local. Mais c'est un
choix que j'ai fait et je ne le regrette pas. Donc j'adore ce pays,
mais j'essaie de t'expliquer le pourquoi de ces incessants
"mensonges". Car j'estime que ce ne sont pas, Ã proprement parler, des
mensonges. J'essaie encore de comprendre le pourquoi, et la raison qui
me vient le plus souvent à l'esprit est que, tout artistes qu'ils
sont, ils prennent une réalité parfois difficile et tentent, très
souvent inconsciemment, de la rendre sinon plus belle, du moins plus
acceptable. Ils maronnent. Les politiciens en sont les plus grands
experts...
Le lundi 03 mars 2008
Personne ne dit la vérité, dans ce foutu pays
Patrick Lagacé
La Presse
Une image, pour commencer ce dernier carnet de voyage sur Haïti. Je
suivais Lenz Chéry dans son quartier. Lenz a 25 ans, il sera Ã
Montréal à la fin du mois avec la bande de ce sympathique Starmania
haïtien, pour une série de shows à la TOHU.
Le quartier de Lenz, donc, est à flanc de colline. Noir de monde. Rue
pleine de trous, on dirait que les talibans sont passés la veille. En
bordure de la rue, le souk. On vend de la gomme, des jouets brisés,
des pantalons...
C'est un quartier pauvre. Mais ce n'est pas, non plus, la pauvreté
abjecte du coin où il y a ce bidonville qui campe en face d'un
dépotoir, un des pires souvenirs de ma vie, et pas juste à cause de
l'odeur de fin du monde.
Je suivais Lenz, donc. L'équipe des Francs tireurs le filmait, dans
son quartier, en route vers son appart, l'appart de son frère, en
fait.
Et c'est là que j'ai vu cet Haïtien accroupi devant le caniveau, le
visage et la tête couverts de mousse de savon. Le gars se lavait avec
l'eau du caniveau.
Se laver avec de l'eau sale. Quand je vous disais qu'Haïti est un pays
de cercles vicieux.
Je pars de cette image pour vous parler de ceux qui reviennent en
Haïti. Il y en a. Nés en Haïti ou nés à l'étranger de parents
haïtiens, ils ont toujours eu le pays dans les tripes.
J'y ai croisé deux Haïtiennes qui ont quitté le Québec pour retourner
dans le pays de leurs parents. Malgré le chaos, malgré le bordel,
malgré les hommes qui se lavent dans les caniveaux. Michèle et
Laurence.
Michèle Doura. A grandi à Drummondville, 30 ans, études en nutrition.
Pourquoi en nutrition ? <
dans un domaine qui me permettrait de venir aider Haïti, un jour...>>
Elle ne fait pas de nutrition, remarquez. Elle fait dans
l'organisation. Elle gère des projets de Médecins du monde à l'hôpital
Sainte-Catherine de Labouré, dans le bidonville de Cité-Soleil.
Vaccination, sida, malnutrition.
Michèle a quitté Montréal, son confort, son travail, a pris un job
avec Médecins du monde, pour aller travailler dans un hôpital où
l'affiche qui accueille les visiteurs rappelle que le port de l'arme Ã
feu est interdit en son enceinte.
Je jasais avec Michèle sur un balcon surplombant une sorte de gazebo
où poireautaient des gens. Une salle d'attente. Céline Dion chantait
très fort, en anglais, pour les gens qui allaient se faire vacciner.
- Ça sert à quoi, Michèle ? Que tu sois ici, je veux dire. T'es une
goutte d'eau dans ce bordel...
- Une goutte d'eau, c'est important. Et puis, je pense qu'on est plus
qu'une goutte d'eau ! Tu sais combien d'enfants sont nés de mères
sidéennes, sans contracter le VIH, récemment, ici ?
J'oublie si la réponse est 200 ou 300. Mais Michèle m'a lancé le
chiffre avec la foi de la missionnaire. Et c'est un peu ce que les
gens comme elles sont, des missionnaires laïques, qui croient pouvoir
changer les choses, mettre un peu de couleur dans la grisaille.
L'autre Haïtienne revenue au bercail, c'est Laurence Magloire. Ex-
radio-canadienne, où elle a travaillé dans le secteur jeunesse. Elle a
49 ans et un Jeep jaune, qu'elle conduit comme tout le monde dans ce
pays sans feux de circulation (ou presque) : en fou.
Elle est aussi, mais ne le répétez à personne, je l'ai su par la
bande, une grand-maman. Je sais qu'elle va hurler en lisant ça, mais
je dois dire que c'est aussi la grand-maman la plus sexy au monde...
Son truc, à Laurence ? Le cinéma. Elle a monté une caravane pour faire
une tournée de villages, avec un écran démontable, pour montrer des
films aux Haïtiens, dans des villages où il n'y a bien souvent ni télé
ni électricité.
Un soir, dans sa maison, elle nous a montré un making of de cette
tournée. Le visage ravi des enfants. Deux vieilles partageant une
chaise, pour le visionnement. Laurence nous a montré un film qui
montrait aux Haïtiens : des images superbes d'Haïti prises à vol
d'oiseau par un cinéaste français.
<>
En effet : des montagnes verdoyantes, des lagons bleus, des plages
sauvages. Au son d'une musique triomphale. Sublimes images, contre-
pied éloquent d'un pays qu'on prend pour le trou-du-cul de l'univers.
<
positif, vous comprenez ? Ils ne le savent pas ! On voulait qu'ils le
sachent.>>
Quand je lui ai demandé à quoi ça servait - en toute mauvaise foi - de
montrer des films à des gens qui ont faim, Laurence m'a regardé comme
si j'étais une grenouille. Et elle m'a répondu quelque chose qui
ressemblait à : Pauvre tata, il faut aussi nourrir l'esprit des gens.
Voilà . Il y a deux millions d'Haïtiens qui ont quitté le pays.
Certains reviennent. On sort l'Haïtien d'Haïti, mais on ne sort pas
Haïti de l'Haïtien.
Je le dis sans cynisme : aimer Haïti est un acte de foi. C'est un pays
brisé, je l'ai dit. État corrompu et inefficace, pauvreté abjecte,
banditisme, inégalités à vomir. Mais les Haïtiens aiment leur pays, Ã
la folie. Le drapeau national (made in China, bien sûr) flotte
partout.
L'amour débridé, passionné, virulent des Haïtiens pour leur pays
dépasse l'entendement. Dépasse, en tout cas, la compréhension du Blanc
québécois que je suis. Mon pays marche mille fois mieux qu'Haïti. Et
je ne l'aime pas comme eux peuvent aimer le leur.
C'est peut-être cet amour qui les pousse, remarquez, à constamment
<>. Mentir, même. Car faire parler un Haïtien des maux qui
minent Haïti, c'est un exploit. Parlez-leur de pauvreté, de
corruption, de kidnappings, et ils vous diront que tout cela est
exagéré, que vous ne comprenez pas Haïti, qu'Haïti est <>.
Après tout, personne ne dit la vérité, dans ce foutu pays (1)...
Un soir, je jasais avec une dizaine de jeunes de ce Starmania haïtien.
Je leur ai dit mon étonnement devant leur fierté délirante pour une
patrie brisée.
La jeune fille qui m'a répondu, celle qui joue la serveuse automate,
je crois, a planté ses yeux dans les miens. Sans <>, elle m'a
dit ce que tant d'Haïtiens m'ont nié : oui, ce pays va mal, oui, il
est cassé. Mais...
<
survivre.>>
(1) La formule est de Dany Laferrière, dans Les années 80 dans ma
vieille Ford.
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