HAITI -- Santé et culture -- RAPHAEL -- Ethnopsychiatrie haïtienne
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HAITI -- Santé et culture -- RAPHAEL -- Ethnopsychiatrie haïtienne         

Group: soc.culture.haiti · Group Profile
Author: Annette
Date: Jun 2, 2008 09:02

Copie d'un message reçu :
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Ci-joint la première partie d’une communication du Dr Franz RAPHAËL
sur la santé mentale dans le milieu haïtien et ses rapport avec la
culture. Ce texte est d’un grand intérêt et devrait provoquer à des
réflexions chez plusieurs en particulier chez les ministres du culte
et les professionnels de la santé.

Les parties suivantes seront diffusées dès que possible.

Bonne réception,

Adrien
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Ethnopsychiatrie haïtienne : un modèle possible (1)
par Frantz Raphaël, MD (1)
C’est tout le peuple qui déplore de jour en jour la détérioration de
la qualité de vie de la famille haïtienne. Des chercheurs, des
praticiens, des analystes se penchent de plus en plus sur toutes les
dimensions du drame social haïtien. L’auteur de ce texte,
ethnopsychiatre, pense que plus que jamais la prise en charge de la
santé mentale du pays, de la santé mentale de chacun en particulier
devient une priorité. Il a participé au colloque : Haïti-Québec-
Canada : vers un partenariat en santé mentale (Montréal, 24-25 avril
2008). La réalisation de ce colloque est une importante contribution à
l’exploration du thème de la santé mentale des Haïtiens aussi bien en
diaspora qu’en Haïti. Le docteur Raphaël a choisi d’aborder le sujet
de l’ethnopsychiatrie comme une façon de s’assurer de l’adéquation des
soins en santé mentale, tenant compte de la pluralité culturelle trop
souvent négligée dans le pays. Nous publions en trois parties de
larges extraits de sa communication au colloque de Montréal.
Cette contribution se fera par l’apport d’un modèle expérimenté
ailleurs, en France, au Québec, mais qui sera appliqué en tenant
compte de la réalité du pays. Actuellement, les services accordés sont
très limités, les ressources professionnelles dérisoires: 15
psychiatres, une cinquantaine de psychologues, un nombre insignifiant
de travailleurs sociaux...pour huit mil lions d’habitants. Il est
évident que l’État haïtien a de la difficulté à répartir et à équiper
les institutions de santé publique. Si l’on pense donner des soins
appropriés à tous sans distinction il faut envisager de nouvelles
visions, de nouvelles façons de faire. Cependant, il ne faut pas
attendre que toutes les conditions soient présentes pour travailler
pour le changement.
La paupérisation économique, les carences socio-affectives et
culturelles sont sans conteste à la base de certains comportements qui
relèvent de la psychopathologie non intégrée dans les pratiques
cliniques. Certains troubles mentaux, la consommation abusive de
boissons alcoolisées, de drogues, sont très peu abordés en termes de
qualité de vie qui doit être prise en charge par des organismes de
santé ou des organisations communautaires. Entre autres, l’état affamé
de certains jeunes écoliers qui n’arrivent plus à se concentrer après
un certain temps d’étude, l’impatience des enseignants envers leurs
élèves, irrités par leur vécu personnel, la violence conjugale, un
état d’esprit quasi permanent dans certaines familles, sont autant de
manifestations qui décrivent cette pauvreté.
De plus, la migration accélérée des populations rurales vers les
grandes villes constitue un élément déstabilisateur important tant
pour les familles qui demeurent à la campagne que pour celles qui
rejoignent les villes. En effet, les « Lakou » se vident,
disparaissent entraînant pour ceux qui y restent une baisse de
l’entraide économique, du spirituel, de l’éducatif en termes de
transmission culturelle. Et, l’arrivée massive des populations des
campagnes dans les villes amène la création de bidonvilles. Les
familles se retrouvent dans l’entre deux : Milieu rural/milieu urbain,
confrontées ainsi à des problèmes de santé mentale dus au chômage, à
la discrimination, à l’itinérance, à l’exposition des jeunes à la
drogue, à la prostitution, aux gangs, à des grossesses précoces, au
Sida…
Le mode d’expression culturelle de la symptomatologie dans certaines
situations rend parfois difficile la distinction entre la normalité
liée à la culture et la pathologie, même pour les intervenants
haïtiens.
« Quand les loas parlent, il ne s’agit pas d’hallucination, ni de
délire.»
Ainsi, les maladies mentales, « maladi moun fou » d’hier, aujourd’hui
maladie dépressive, psychose, maladie affective bipolaire, syndrome de
stress posttraumatique… demeurent un casse-tête pour la médecine
classique occidentale dans le pays.
Cette réalité vécue en terre étrangère nous a incités à mettre en
place avec d’autres collaborateurs la Clinique Transculturelle de
l’hôpital Jean-Talon en 1993, par la suite, en 2000, les Consultations
en Ethnothérapie et en Santé Mentale (CESAME) au CLSC St-Michel, et à
la Clinique de Pédiatrie transculturelle à l’Hôpital Maisonneuve-
Rosemont.
Nous avons compris qu’il y a des Haïtiens qui expriment leur
souffrance, leur symptomatologie selon deux modèles différents. Ainsi,
le biculturalisme du peuple haïtien a une place importante dans toute
intervention où l’origine haïtienne est présente. …
Notre objectif, aujourd’hui, est d’amener les intervenants sur les
lieux à envisager la possibilité d’une pratique en psychiatrie et en
santé mentale selon une vision intégrative à savoir : La cohabitation
entre la médecine créole et la médecine occidentale dans les
interventions cliniques.
La référence de Collomb qui a intégré, sans succès, un Service de
médecine traditionnelle dans un hôpital de pratique médicale à
l’occidentale, au Sénégal, est connue.
À Bamako, au Mali, l’équipe de Jean-Pierre Coudray a fait le choix
d’organiser la « trajectoire thérapeutique» du malade entre les deux
systèmes, dans un va-et-vient aussi bien référentiel que physique,
avec l’aide des tradipraticiens.
Actuellement, en Haïti, les patients recourent aux deux systèmes ou à
un seul selon la rigidité de leur croyance, dans les familles
protestantes par exemple. Si les hougans/manbos réfèrent facilement à
la médecine occidentale, l’inverse est plutôt rare. Il y a dans les
faits, trois modèles de soins en santé mentale que nous allons
développer. D’une part, la médecine créole avec les pratiques
vaudouesques qui rejoint la masse populaire rurale et des bidonvilles.
D’autre part, la médecine occidentale pratiquée dans les institutions
publiques et dans les cliniques privées, perçue comme étant la
médecine des riches.
En troisième lieu, un modèle assez courant, que l’on pourrait nommer
psychiatrie transculturelle qui consiste à utiliser les croyances
populaires pour faire accepter le traitement occidental. Les
psychiatres, Jeanne Philippe et Legrand Bijoux l’ont clairement
verbalisé dans les entrevues réalisées par le professeur Yves Lecomte
et moi au mois de novembre 2007.
La médecine créole et le vaudou
Le modèle d’intervention de la médecine créole haïtienne pour résoudre
des problématiques mystiques, religieuses ou psychosomatiques a pris
origine dans les pratiques du vaudou haïtien pour la grande masse des
esclaves d’avant 1804 et pour la quasi-totalité des populations
rurales et des bidonvilles d’aujourd’hui.
Alors que, les non-vaudouisants surtout du groupe des occidentalisés
ont une vision plutôt folklorique, ésotérique du vaudou quand il n’est
pas simplement perçu comme de la barbarie, les adeptes du vaudou, eux,
pratiquent le « culte des esprits » qui leur permet d’être en
équilibre avec leur environnement visible et invisible. C’est un mode
de vie, ils dansent, chantent leurs joies, leurs peines, leurs
misères. Ils demandent de la protection, cherchent, entre autres, la
guérison, l’amélioration de leurs conditions de vie…Selon Emerson
Douyon, (1969), entre les humains et les esprits, « le chantage tient
une grande place et fait du vaudou une religion à préoccupation
purement utilitaire, essentiellement orientée vers la satisfaction
immédiate des besoins primaires de l’existence ». On n’appelle pas
Danballah pour rien, on ne lui donne pas à manger pour rien.
Il faut noter que les houngan et les manbo sont des guérisseurs qui ne
travaillent pas tous de la même façon. L’un est un spécialiste des
problèmes de couple, l’autre développe une expertise dans les
règlements de compte à distance, tandis que le bòkò travaille avec les
deux mains : Guérisseur de la main droite, Sorcier de la main gauche.
Il est capable de faire le bien autant qu’il peut faire le mal.
Parmi les modèles de protection, le Mariage Mystique est courant. Il
s’agit d’une véritable cérémonie religieuse entre un adepte et un loa,
représenté par un humain chevauché par le loa en question. Les règles
du mariage imposées par ce dernier sont les mêmes que dans une union
entre deux humains : une chambre nuptiale, fidélité dans le respect
des jours qui leur sont consacrés, nécessité de soirées d’amour… Les
motifs d’une telle décision peuvent être multiples : protection pour
la famille, pour la réussite d’un mariage religieux catholique par
exemple, pour la recherche d’emploi…le ou les loa qui servent d’époux
ont des redevances envers l’adepte, en retour celui-ci a des rituels à
faire pour consolider son mariage avec la divinité. Toute
transgression est source de tension psychique alimentant l’angoisse,
la peur, et dans certains cas des éléments paranoïdes.
Dans le même ordre d’idée, la notion de Dettes dont le non respect
envers les hougans/manbo, les loas, la négligence des ententes faites
lors d’une consultation entraînent des conséquences fâcheuses,
parfois, échelonnées à travers des générations.
Une autre pratique du vaudou est l’envoûtement. Par exemple, un homme
qui veut avoir une femme pour épouse va consulter pour la faire
envoûter, la rendre mentalement faible jusqu’à ce qu’elle finisse par
céder à ses avances. De même qu’une épouse peut faire envoûter son
mari pour avoir plus de pouvoir sur lui. Il devient alors : Un homme
mou, sans énergie, qui se laisse dominer… Toutefois, il faut garder à
l’esprit qu’il est possible pour le hougan/manbo de réunir deux
personnes, mais la suite est imprévisible.
Somme toute, le vaudou est une philosophie de la vie et de la mort, un
mode de vie opératoire entre le Visible et le Non-Visible : des
rituels, des prières, des demandes sont des activités courantes pour
permettre à l’humain de se retrouver ou de se rétablir. Le syncrétisme
avec la religion catholique est connu et la présence de Dieu, « Gran
Mèt la » est dans toutes les prières, les rituels. La demande de
protection à la Vierge peut aussi être à Erzulie pour certaines
familles.
À suivre…
(1) Frantz Raphaël est médecin, ethnopsychiatre et co-fondateur de la
Clinique transculturelle de l’hôpital Jean-Talon à Montréal.
LE MATIN lundi 2 juin 2008
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