Copie d'un message reçu :
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Ci-joint un article de Nesmy Fleurant sur le massacre de 1937.
Bonne réception,
A*
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AlterPresse, Reseau alternatif haitien d'information
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Haïti/R.dominicaine/Massacre de 1937 : Pour répondre à un devoir de
mémoire
17 octobre 2007
Le massacre des Haïtiens en République Dominicaine a été un acte
inique qui interpelle encore aujourd’hui la conscience des Dominicains
et des Haïtiens. Pour répondre à ce devoir de mémoire, je me donne la
mission de retracer les circonstances de cette horrible tragédie.
Les générations présentes doivent savoir ce qui s’est réellement passé
ces tristes jours d’octobre de l’année 1937.
Ce sera une façon d’honorer la mémoire des disparus, de se souvenir
d’un moment difficile de l’histoire nationale et de reconnaître aussi
la nécessité, face à la réaction pusillanime et presque complice du
gouvernement d’alors, d’une diplomatie au service des intérêts
nationaux.
Soumis à AlterPresse le 16 octobre 2007
Par Maismy-Mary FLEURANT*
Le massacre des Haïtiens par le gouvernement de Trujillo en 1937
Pour répondre à un devoir de mémoire
Ce devoir de mémoire ne doit pas conduire à un regain de nationalisme
et de xénophobie. Les peuples évoluent, les mentalités aussi.
Se souvenir est le moyen de comprendre le passé et de construire un
avenir, qui, dans le cadre des relations haïtiano-dominicaines, doit
se voir dans une perspective de coexistence pacifique dans le respect
des différences.
Les circonstances du génocide
Le 2 octobre 1937, le dictateur dominicain Raphael Leonidas Trujillo y
Molina était en tournée à Dajabon.
Après une réception donnée en son honneur à la résidence de Doña
Isabel Mayer, Trujillo s’adressa à ses partisans venus l’acclamer. Son
discours était un réquisitoire sans pitié contre les Haïtiens présents
dans la province du Nord.
Le dictateur déclara :
« J’ai appris que les Haïtiens volent de la nourriture et du bétail
aux fermiers. Aux Dominicains qui se plaignent de ces déprédations de
la part des Haïtiens qui vivent parmi eux, je réponds : ‘Nous
règlerons cette affaire.’ D’ailleurs, nous avons déjà commencé.
Environ trois cents Haïtiens ont été tués à Banica. Et nous devons
continuer à résoudre ce problème ». [1]
C’était un ordre de tuer. Le massacre commença la nuit même de ce 2
octobre et va se continuer jusqu’au 4 octobre, faisant entre 15 et 20
mille morts. [2] .
Le Dr. Price-Mars explique :
[…] , le carnage des Haïtiens, à l’arme blanche, commença dans la
ville même. Femmes, vieillards, enfants, hommes valides, tout y passa.
Ce fut dans cette nuit tragique un sauve-qui-peut formidable des
résidents haïtiens de Dajabon et des environs, blessés ou non, à
travers la rivière pour atteindre Ouanaminthe où l’alarme fut donnée.
[…] Du 2 au 4 octobre, pendant trente-six heures, la symphonie rouge
en nappes lourdes répandit la tristesse des sanglots, des
lamentations, des hoquets d’agonie vomis par la multitude haïtienne.
[3] .
A Monte Cristi, à Dajabon, à Banica, Las Vegas, Santo Cerro, Guagual,
à Villa Vasquez, Copey, Guayubin, Abucate, Esperanza, La Loma, à San
Francisco de Macoris, Pelader, Mao, Puerto-Plata, Guayacan, Santiago
de la Cruz, Alta Manillo, pour ne citer que ces localités, la chasse à
l’Haïtien fut lancée. Elle fut féroce et impitoyable.
A Monte Cristi, les Haïtiens furent jetés à la mer pour y être dévorés
par les requins. D’autres furent exécutés dans les prisons où on les
avait rassemblés. Des Haïtiens furent conduits sur la route de Dajabon
pour y être effroyablement assassinés.
Les Haïtiens, en fuite, se hâtèrent vers la rivière Massacre où les
attendaient les militaires dominicains qui leur barrèrent la route et
les obligèrent à retourner par petits groupes dans les sous-bois pour
y être découpés à la baïonnette et à la machette. Plusieurs dizaines
d’haïtiens périrent noyés en essayant de passer le Massacre à la nage.
Les femmes et les enfants ne furent pas épargnés. Leur sort fut encore
plus horrible.
Les femmes devaient écarter les deux bras, pour se voir enfoncer une
fourche à travers le corps.
Les bébés furent pris par les pieds, avant d’avoir le crâne fracassé
contre les murs des maisons. Certains sont envoyés en l’air pour être
accueillis avec la pointe des baïonnettes.
Suzy Castor a rapporté les témoignages de certains survivants, comme
Osse Saint-Vil ou Marguerite Pierrot qui perdit en une seule nuit son
mari, ses neuf enfants, ses belles-sœurs, les trois enfants de celles-
ci et sa mère.
Les habitants de Ouanaminthe furent les témoins horrifiés et
impuissants du drame. Le curé de la ville, le Père Robert, fait état
de nombreux cadavres enterrés à la hâte dans des fosses communes ou
tout bonnement arrosés d’essence et brûlés.
Les premiers blessés arrivèrent à Ouanaminthe dès le matin du 3
octobre. On organisa rapidement leur transfert vers la ville du Cap-
Haïtien.
Ceux qui ont réussi à fuir, traumatisés et apeurés, faisaient le récit
du monstrueux carnage. Dans tous les points de la frontière, des
réfugiés, des blessés, tous rescapés du massacre affluèrent.
L’on apprit alors que le simple fait de ne pas pouvoir prononcer
correctement les mots « perejil » et « cotorro » équivalait à une
condamnation à mort. C’est comme cela que les tueurs dominicains
identifiaient, lorsqu’ils avaient un doute, l’Haïtien qui pouvait
difficilement articuler ces mots espagnols. La vie d’une personne
humaine n’avait tenu dans ces moments terribles que dans la
prononciation d’un mot.
La réaction du gouvernement haïtien : entre compromission et
soumission
Le gouvernement de Trujillo fit tout pour cacher l’ampleur du
génocide. La presse dominicaine, muselée, n’en fit pas écho.
Le gouvernement haïtien, dirigé à ce moment par le président Sténio
Vincent, fut officiellement informé par un rapport d’Arnold Fabre,
Consul haïtien à Dajabon. Mais, les dirigeants haïtiens optèrent, dès
le départ, pour une politique de compromission et de soumission face à
Trujillo.
Vincent s’empressa, le 10 octobre, d’écrire à « son ami » Trujillo
pour solliciter une « solution juste et humanitaire ». L’ambassadeur
d’Haïti en République Dominicaine, Evremont Carrié, assurait le
Ministre dominicain des Affaires Étrangères, Joaquim Balaguer, que le
gouvernement haïtien « met hors de cause la haute personnalité du
président Trujillo et son gouvernement ».
Le 15 octobre 1937, l’ambassadeur signa un communiqué conjoint avec le
chancelier Balaguer assurant de l’amitié des deux chefs d’État et de
l’harmonie des deux peuples. [4] .
Il est regrettable de voir que ce communiqué, signé par notre
ambassadeur et le chancelier Joaquim Balaguer, minimise et banalise ce
crime, en parlant, au lieu de tuerie, de « quelques incidents qui ont
eu lieu à la frontière Nord entre Haïtiens et Dominicains. »
Les gouvernements voulaient d’ailleurs prévenir par ce communiqué «
des commentaires exagérés et contraires à l’harmonie et à la
cordialité » des deux peuples et des deux présidents Vincent et
Trujillo.
Ce fut une première victoire pour la diplomatie dominicaine, qui
voulait absolument faire d’un crime d’Etat un simple affrontement
entre paysans dominicains et haïtiens. Dans la préparation et
l’exécution du crime, pour préparer l’opinion à une telle version des
faits, ordre fut donné aux militaires de ne pas utiliser leurs armes à
feu.
Le massacre se fit à l’arme blanche, à la baïonnette et à la machette.
Les Dominicains gardent en mémoire le souvenir de La Corte, la (la
coupe). Les Haïtiens de la frontière parlent de Kout Kouto (coups de
couteaux) lorsqu’ils évoquent le massacre. A l’analyse de ces faits,
nous pouvons conclure avec Leslie Manigat que cette boucherie fut un
acte d’État commis sur ordre par les militaires dominicains, non pas
par de simples particuliers. [5] .
La honteuse politique d’abdication du gouvernement de Vincent, pour
reprendre les mots de Suzy Castor, révolta la conscience nationale.
Alors que les journaux étrangers faisaient l’écho du génocide, alors
que les blessés agonisaient à l’hôpital du Cap-Haïtien, alors que des
milliers de nos compatriotes arrivaient, démunis et dépossédés de
tout, traumatisés par trois jours d’horreur sans nom, Vincent préféra
garder un profil bas, avalisant sans vergogne la position du
gouvernement dominicain.
Cependant, Trujillo ne put cacher l’ampleur du drame.
L’opinion mondiale était alertée par des dépêches de plusieurs agences
de presse, comme la United Press. Des articles du New York Times
commençaient à relever les circonstances du massacre. On commençait à
estimer le nombre des tués. Il fut bientôt clair que les victimes se
comptaient par milliers.
L’opinion nationale s’émut et commença à questionner la position du
gouvernement. L’agitation gagnait Port-au-Prince, indignée et
meurtrie. Des militaires profitèrent même de ce climat tendu et
explosif pour méditer un coup d’État contre Vincent.
Aux États-Unis, le député républicain Fisher exigea même de son
gouvernement une rupture avec le sanguinaire régime de Trujillo.
Vincent comprit alors qu’il lui fallait changer de position.
Abandonnant les négociations directes avec Ciudad Trujillo, il
recourut à l’arbitrage interaméricain.
Le gouvernement haïtien utilisa la procédure prévue par le traité de
Gondra de Santiago de Chili du 3 mai 1923 et la Convention de
Washington du 5 janvier 1926.
Le 11 décembre 1937, il saisit donc la Commission permanente de
Washington. Les États-Unis d’Amérique, le Mexique et Cuba composèrent
la commission d’enquête. Cependant, Trujillo fit des résistances.
Devant son refus de coopérer, la Commission conclut, le 15 décembre,
que des sanctions devraient être prises contre la République
Dominicaine en application de l’accord de 1923, car l’incident était
de nature à « perturber la paix dans l’hémisphère occidental. »
Craignant une condamnation internationale et l’application de
sanctions qui prouveraient la faute de son gouvernement, Trujillo
céda. Le 17 décembre, il câbla un télégramme à la commission, par
lequel il accepta l’arbitrage.
L’affaire connut, cependant, un nouveau rebondissement quelques jours
plus tard.
Alors que la Commission allait enfin commencer ses travaux, le
gouvernement d’Haïti, par une lettre adressée le 3 janvier 1938 aux
gouvernements la formant, retira sa plainte et fit part de son
intention de traiter directement avec le gouvernement dominicain.
C’était un nouveau coup de théâtre, aussi surprenant
qu’incompréhensible, dans un moment où l’opinion publique
internationale était favorable à la cause haïtienne.
Cette politique de lâche soumission allait aboutir à la signature d’un
nouvel accord le 31 janvier 1938 à Washington.
Aux termes de cet accord dégradant, le gouvernement dominicain exprime
des regrets et donne l’assurance de lancer les procédures judiciaires
« destinées à éclaircir ces faits et à punir les infractions ». L’État
dominicain s’engageait encore à payer 750 000 dollars, comme
compensation financière aux victimes du drame.
Cet argent a servi à la création de trois colonies agricoles en Haïti
pour les rescapés du massacre : à D’Osmond, près de Ouanaminthe, au
morne des commissaires et à Biliguy dans le Plateau Central. Leslie
Manigat indique que la République Dominicaine n’a versé en fait que
500 000 dollars américains, soit de 25 à 33 dollars par tête
d’Haïtiens tués. [6] .
Il est inutile de dire que l’histoire n’a retenu le nom d’aucun
Dominicain condamné pour le massacre.
L’Accord du 15 octobre 1937 et celui du 31 janvier 1938 sont appelés
les « accords de la honte » par les historiens haïtiens. Sténio
Vincent et son gouvernement ont écrit l’une des pages les plus tristes
et les plus sombres de notre histoire et de notre diplomatie.
Les causes du Massacre
1. Le problème des frontières
En 1844, les patriotes dominicains s’affranchirent de 21 ans de
présence haïtienne et déclarèrent l’indépendance de leur pays qui prit
le nom de République Dominicaine.
Cependant, jusqu’à la fin du siècle, les chefs d’État haïtiens
considérèrent le territoire voisin comme faisant partie intégrante du
territoire haïtien et refusèrent de reconnaître l’indépendance
dominicaine. Ils organisèrent plusieurs expéditions de reconquête qui,
toutes, échouèrent.
Le premier pas vers une reconnaissance de la République Dominicaine
sera fait par le président haïtien Fabre Nicolas Geffrard, lorsque le
général dominicain Pedro Santana accepta d’aliéner l’indépendance de
son pays en signant un traité d’annexion à l’Espagne en 1861.
Haïti s’opposa, par tous les moyens, à l’Espagne qui dut battre en
retraite. Grâce à une médiation haïtienne, après quatre années
d’occupation, l’Espagne libéra le sol dominicain en 1865. Le président
venait de sauver l’indépendance dominicaine.
Le Traité solennel de paix, d’amitié et de commerce du 26 juillet 1867
marque une autre étape dans la normalisation des relations entre les
deux États.
Cependant, le premier instrument bilatéral, qui met réellement fin à
une ère de luttes et de guerres perpétuelles, est le Traité de paix,
d’amitié, de commerce, de navigation et d’extradition haïtiano-
dominicain du 9 novembre 1874. [7] .
Par ce traité, la République d’Haïti reconnaît formellement la partie
de l’Est comme un État indépendant et souverain.
Malgré cette reconnaissance réciproque et cette affirmation de vivre
dans la paix et l’harmonie, le problème du tracé de la frontière va
rester un véritable point d’achoppement dans les relations entre les
deux pays. Plusieurs traités bilatéraux vont tenter de le résoudre.
À la fin du XIXe siècle, l’Accord du 18 avril 1898, signé par les
présidents dominicain et haïtien, Ulysse Heureaux et Tirésias Simon
Sam, reconnaissait à Haïti le droit de garder ses frontières de 1874,
avec une compensation en argent de 1 million de dollars en faveur de
l’État dominicain. Cependant, devant les difficultés d’application de
la Convention de 1898, une Convention interprétative fut signée entre
les présidents des deux États le 28 mai 1899.
Ce sont les accords de 1929 et de 1936 et le Protocole additionnel de
1936 qui sont venus délimiter définitivement la frontière. En 1929,
Haïti était occupée par les Américains. Ces derniers voulaient mettre
définitivement fin au différend haïtiano-dominicain sur la question du
tracé de la frontière. Ils pressèrent les deux gouvernements de
signer, le 21 janvier 1929, l’Accord binational de délimitation de la
frontière.
Cet accord était nettement préjudiciable pour Haïti, car il
dépossédait le pays de plus de 45 000 hectares de terre.
Trujillo accepta une révision de cet accord, ce qui permit la
signature d’un nouveau traité, l’Accord de Paix, d’amitié perpétuelle
et d’arbitrage du 27 février 1935. Un Protocole additionnel à l’Accord
de 1929 fut enfin signé à Port-au-Prince le 9 mars 1936.
Les nouveaux accords réglèrent la situation à la satisfaction des deux
États et permirent à l’État haïtien de récupérer la majeure partie des
terres livrées aux Dominicains à la suite de l’Accord de 1929. La
frontière définitive ainsi établie est longue de 360 km.
On ne comprend pas pourquoi Trujillo, un an après la signature du
Protocole de 1936, ordonna le massacre des Haïtiens vivant sur son
territoire. Cet acte s’explique, pourtant, par la volonté du dictateur
de résoudre définitivement le problème de la frontière. Celle-ci était
définitivement tracée par les accords de 1929, 1935 et 1936.
Cependant, un nombre considérable d’Haïtiens vivaient en République
Dominicaine.
En 1935, la population de la République Dominicaine était
officiellement estimée à 1,5 million d’habitants.
Suite à une migration qui a commencé à la fin du XIXe siècle et qui
s’était amplifiée à partir des années 1915, 1916 et 1917, suite à
l’expansion de l’industrie sucrière dominicaine, le département
dominicain des statistiques recensait aussi cette même année 52,657
haïtiens dans le pays. Ce chiffre était certainement au dessous de la
réalité.
Joaquim Balaguer, alors Ministre des Affaires Étrangères, estimait que
les Haïtiens représentaient plus d’un quart de la population totale du
pays. Ces Haïtiens étaient surtout établis sur la frontière qui, en
fait, n’existait que sur le papier. Trujillo avait, après la
délimitation purement physique et géographique, voulu faire une
délimitation ethnique, en « débarrassant » les provinces frontalières
de la présence haïtienne.
Juan Almoina, exilé espagnol cité par Suzy Castor, croyait que le
génocide « … clarifiait la situation une fois pour toutes et libérait
le futur de la patrie. Trujillo a pris une mesure énergique qui règle
la question de la frontière pour toujours. »
2. La question raciale
Les origines raciales différentes des deux peuples ont toujours posé
un problème dans les relations entre les États. Les Haïtiens sont
majoritairement descendants d’esclaves noirs importés d’Afrique, alors
que les Dominicains forment une race métissée, une société mulâtre,
qui s’assimile au blanc et n’en est encore que plus raciste et plus
haïtianophobe.
Un ouvrage, publié par le Service Jésuite des Réfugiés et Migrants sur
l’attitude raciale en République Dominicaine, révèle que la haine de
l’Haïtien est surtout le fait des groupes de pouvoir, des institutions
étatiques et des élites qui veulent le rendre responsable de tous les
maux de ce pays. Ils campent l’Haïtien comme le nègre, l’étranger
inférieur, tout juste bon à couper la canne. [8].
L’Haïtien est un étranger mal vu, qui met en péril l’existence même de
la nation dominicaine. Le sentiment anti-haïtien a toujours été très
présent en République Dominicaine. Les dirigeants de ce pays savent
utiliser cette haine viscérale de l’Haïtien, rencontrée chez certains
de leurs nationaux, pour faire porter tout le fardeau de la misère et
du sous-développement de leur territoire aux Haïtiens qui y vivent.
Sous le gouvernement de Trujillo, le sentiment nationaliste, qui se
confond presque toujours chez le Dominicain avec l’anti-haïtianisme, a
été porté à son paroxysme.
Arthur Pena Batlle, Ministre Dominicain de l’Intérieur, dans un
discours reproduit dans le journal La Nacion le 18 novembre 1942, a
expliqué et justifié la politique haïtienne de Trujillo.
Il déclare :
« Le généralissime Trujillo a compris que le tracé mathématique d’une
ligne frontalière ne résolvait en rien le plus simple de nos problèmes
de voisinage, il a compris que l’achèvement du tracé de la ligne ne
signifiait autre chose que le point de départ d’une œuvre de
construction sociale, longue et épineuse, qui ne pourrait être achevée
tout le temps qu’existeront sur la frontière, à l’intérieur de l’île,
deux forces opposées entre lesquelles aucune fusion n’est possible. »
Ce défenseur de la cause trujilliste expliquait que Trujillo avait
l’unique ambition de préserver la nation dominicaine de la «
contamination haïtienne ».
La présence haïtienne était donc perçue comme une maladie incurable,
une peste nocive qu’il fallait circonscrire par tous les moyens, y
compris le génocide. Il fallait arrêter cette marée noire qui menaçait
de submerger la population pure et blanche de la République
Dominicaine. [9] .
Peu de jours avant le massacre, au mois de septembre 1937, Vicente
Tolentino, responsable du Bureau dominicain de Statistiques,
recommandait de favoriser l’immigration de blancs ou de croiser les
dominicains avec des blancs pour améliorer la race dominicaine.
La question raciale peut être aussi vue comme l’une des causes du
massacre de 1937. Raphael Leonidas Trujillo y Molina, avait décidé
d’appliquer la « solution finale » [10] à la question de la présence
haïtienne sur son territoire.
3. La présence des Canuqueros sur la frontière
Une cause probable, et peut-être secondaire du massacre, a été sans
nul doute le souci des grands propriétaires terriens de Monte Cristi
et de Dajabon de se débarrasser des paysans haïtiens qui s’étaient
établis sur la frontière et qui y prospéraient.
Ces paysans exploitaient, sur toute la ligne frontalière, de petites
propriétés agricoles appelées canuco, d’où leur nom de canuqueros. Ils
vivaient dans une relative autonomie et possédaient des terres et du
bétail. Ils cultivaient, entre autres denrées, la pistache, dont ils
étaient les principaux producteurs sur la frontière.
Les grands Dons louchaient sur ces propriétés dont ils voulaient
s’accaparer. Ils entretinrent, pour cela, un climat d’hostilité contre
ces canuqueros qu’ils accusèrent de tous les maux, notamment de voler
le bétail dominicain. Avant même le 2 octobre 1937, cette situation
d’hostilité avait conduit à des représailles contre les Haïtiens. Il y
eut des dizaines de morts dans la province de Banica au mois de
septembre.
Isabel Mayer était l’alliée et la porte-parole des grands dons.
D’ailleurs, c’est au sortir d’une réception donnée chez elle, que
Trujillo donna l’ordre d’extermination des Haïtiens.
Ces grands propriétaires terriens furent d’ailleurs utilisés par
l’Armée durant le massacre. Domingo Rodriguez, Antonio de la Masa,
Antonio Gonzalez, entre autres grands « Dons », furent parmi les plus
sinistres et les plus cruels assassins des Haïtiens. D’ailleurs,
immédiatement après le carnage, certains de ces propriétaires
s’emparèrent des terres laissées par les canuqueros et firent main
basse sur tous leurs biens.
Pour un autre lendemain fait de respect et de compréhension
Les vêpres dominicaines ont été un événement horrible. Rien ne
justifiait cette tuerie abominable.
70 ans plus tard, les deux peuplent se souviennent.
Ils se souviennent, dans un climat encore marqué par des préjugés
ridicules. Le nationalisme anti-haïtien et le racisme sont toujours
présents en République Dominicaine. Certains secteurs continuent
d’entretenir la haine de l’Haïtien porteur de tous les maux dont
souffre la nation dominicaine.
Je garde, cependant, l’espoir que les deux peuples arriveront à
trouver les moyens et les modalités d’une cohabitation pacifique. Dans
le plus fort des antagonismes, des voix se sont toujours élevées pour
prêcher la paix, l’harmonie et l’entente, des bras se sont tendus pour
aider, assister, sauver et protéger.
Dans le souvenir de 1937, nous ne saurons oublier les paysans
dominicains qui ont caché, à leurs risques et périls, des frères et
sœurs haïtiens.
On ne saurait oublier ce dévouement, ces actions héroïques de simples
hommes qui apportent à d’autres hommes aussi humbles, paysans comme
eux, exploités comme eux, qui connaissent les mêmes privations et
portent dans leur âme les mêmes espoirs, le témoignage de leur cœur
blessé.
On ne saurait encore oublier ces soldats qui refusèrent de souiller
leur conscience et qui furent exécutés pour avoir refusé d’obéir à
l’ordre de tuer.
Un autre lendemain est possible.
Aux Haïtiens et Dominicains de bonne volonté de lutter pour le
construire.
Maismy-Mary FLEURANT
maismymaryfleurant@yahoo.fr
* Maismy-Mary Fleurant est titulaire d’un Master en droit
international de l’environnement, diplômé de l’Université de Limoges.
Il est aussi un spécialiste en droit international des droits de
l’homme.
[1] CASTOR, Suzy, Le massacre de 1937 et les relations haïtiano-
dominicaines, Le Natal, Port-au-Prince, 1988, p. 16.
[2] MANIGAT, Leslie F., Les relations haïtiano-dominicaines, ce que
tout Haïtien devrait savoir, in Les Cahiers du CHUDAC, Port-au-Prince,
Avril-Juin 1997, p.9.
[3] PRICE-MARS, Jean (Dr.), La République d’Haïti et la République
Dominicaine Tome 2, (réédition), Éditions Fardin, Port-au-Prince,
1953, p. 311.
[4] Suzy Castor parle d’une politique d’abdication.
[5] MANIGAT, Leslie F., op. cit., p 44.
[6] MANIGAT, Leslie F, op. cit., p. 9.
[7] Le Traité de 1867 n’a été ratifié et sanctionné que par les
pouvoirs publics dominicains, les troubles politiques en Haïti
empêchant sa ratification.
[8] ROMERO, Brigida Garcia, et al., La actitud racial en Republica
Dominicana, Servicio Jesuita A Refugiados y Migrantes (SJRM),
Impresora Metropolitana, Santo Domingo, 2004, p. 54.
[9] PRICE-MARS, Jean (Dr.), op. cit., p. 324.
[10] L’expression est de Leslie Manigat. L’historien fait sûrement
référence à la « solution finale » préconisée par les Nazis au cours
de la Seconde guerre mondiale et qui visait l’extermination définitive
des Juifs. Dans le contexte anti-haïtien de la période trujilliste, la
comparaison n’est pas forcée.