HAITI --Politique -- D'Edmond Paul a aujourd'hui
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HAITI --Politique -- D'Edmond Paul a aujourd'hui         

Group: soc.culture.haiti · Group Profile
Author: Annette
Date: Sep 1, 2008 09:22

Copie d'un message reçu :
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Veuillez trouver en document joint une réflexion du professeur Hérold
Tousaint.

L'auteur introduit un regard sur la conjoncture actuelle Ă  partir d'un
rappel de l'ouvrage d'Edmond Paul (1837-1895) "Patriotisme et
Conscience" (1877). Dans ces temps troubles oĂą ce ne sont pas
seulement les cyclones qui nous ravagent, il est bon de prendre le
temps de réfléchir. L'habituelle conclusion du marronage cynique: "Il
n'y a rien à faire!" est aussi inopérante que l'usage que font
certains en utilisant le désarroi actuel comme échelle de corde (à la
manière des pirates anciens et modernes) pour monter à l'assaut des
pouvoirs.

Bonne lecture et fructueuse réflexion.

Adrien
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Conjoncture politique et histoire: Patriotisme et conscience
Hérold TOUSSAINT, Ph.D.

Les débats agités et tumultueux autour de la désignation et de la
ratification de Madame Michèle Duvivier Pierre-Louis comme Premier
Ministre nous ont stimulé à consacrer quelques heures par semaine à
l’étude de l’histoire passionnante, pathétique et drolatique d’Haïti.
Durant le mois de juillet, nous avons choisi de lire attentivement «
Patriotisme et conscience » d’Edmond Paul, penseur et idéologue du
XIXe siècle haïtien
Notre intention n’est pas de consacrer un long article à ce livre que
nous avons scruté avec délicatesse et émotion. Notre objectif est
plutôt modeste : présenter à nos lecteurs un bref commentaire de ce
texte, pour leur offrir l’occasion de s’interroger individuellement et
collectivement sur le présent et l’avenir d’Haïti. Au départ, nous
rappelons que le texte qui va être commenté date du 19ème siècle.
Edmond Paul est né à Port-au-Prince le 8 octobre 1837. Les historiens
rapportent que ce dernier était étudiant à Paris en 1852. Élu député
de sa ville natale en 1870, il a été également l’un des leaders du
Parti Libéral se réclamant des valeurs de la Révolution Française de
1789. Il a connu l’exil sous le gouvernement de Lysius Salomon, leader
du Parti National.
Rappelons la devise de chacun de ces deux grands partis du XIXème
siècle haïtien. Le Parti Libéral clamait le slogan suivant : le
pouvoir aux plus capables. Les tenants du Parti National donnaient
cette réplique : le pouvoir au plus grand nombre.
Dans ce livre « Patriotisme et conscience », publié en 1877, Edmond
Paul laisse entendre que l’amour de la patrie doit se traduire dans la
recherche du bien commun et dans l’accomplissement noble de notre
tâche. A la page 3 du livre, il affirme énergiquement :
« Ce que nous préconisons, nous, c’est le règne de l’homme instruit,
des hommes qui ont la passion du bien public, qui se dévouent à
l’étude spéciale des questions de gouvernement, qui ont la force de
volonté de tirer le peuple de son ignorance et de sa misère, de
restaurer notre administration, des hommes qui, par leur attitude et
leur langage, peuvent rétablir nos rapports avec l’étranger sur la
base du respect et de la dignité de la nation ; des hommes, pour tout
dire en peu de mots, qui ont assez d’habilité pour résoudre nos
problèmes, dénouer nos difficultés, utiliser nos passions et cela, par
leur ascendant moral et par leur autorité sur les esprits sans qu’ils
aient besoin de recourir Ă  des moyens brutaux toujours funestes Ă 
Haïti. »
L’auteur reconnaît la force des passions dans la vie politique.
Cependant, elles doivent être mobilisées ou canalisées en vue de
construire des oeuvres fécondes et humanitaires. Passion et raison
doivent se conjuguer ainsi harmonieusement dans la réalisation des
actions significatives.
La passion agite toujours la vie politique. L’important, c’est d’avoir
le discernement. Les décisions importantes requièrent des jugements
rigoureux. La force des grands leaders ou des grands hommes réside
dans leur capacité d’opérer des choix rationnels.
Edmond Paul croit à la force des idées qui doivent l’emporter sur la
force des armes. Seule la force des idées peut contribuer à la
naissance de nouvelles pratiques ou de nouvelles structures. Ainsi, le
salut d’Haïti doit générer une remise en question des forces de
dégradation interne qui freinent la marche dynamique du progrès, du
développement économique, social, culturel, spirituel et moral de la
nation haïtienne. Il aborde le thème du salut de la République d’Haïti
en ces termes :
« Haïti peut être sauvée si tous ses citoyens concourent par des
services différents, également éminents, à lui imprimer une direction
sage et habile. Si dans l’urne présidentielle doit peser le mérite de
tout genre ainsi que toutes les grandes actions, il faut néanmoins que
la palme civique ne puisse ĂŞtre cueillie dans les champs de la patrie
que par la main la plus ferme portant haut les idées les plus
bienfaisantes, les plus civilisatrices. Et cette fermeté de l’homme,
il faut la chercher dans la fidélité à ses principes, dans un égal
amour pour tous ses concitoyens, dans la profondeur d’une conviction
puisée à la fois dans l’expérience des faits et dans les médiations de
l’étude, enfin dans cette ardeur et dans cette volonté qui brisent
avec assurance les obstacles qui s’opposent à la marche du peuple. Il
serait fatal de l’oublier : «C’est surtout la faiblesse des
convictions qui fait celle des conduites, car l’homme agit plus en
vertu de ce qu’il pense que par tout autre mobile. »
Edmond Paul ne semble pas admettre le comportement de nos hommes
d’État qui nagent dans le monde de la confusion et des « à peu près ».
Il n’y aura ni réforme, ni révolution, ni mutations en Haïti sans la
participation des hommes et des femmes qui sont porteurs de
convictions vitales appelées à être traduites dans des activités qui
génèrent la vie et l’espérance.
Notre auteur croit à une réorganisation ou à une régénération de la
société haïtienne. Mais, elle a besoin des hommes et des femmes pour
la mettre en branle. Ils doivent être des patriotes éprouvés. Où donc
les trouver ? Edmond Paul les voit en grande partie dans le monde
industriel.
Industrie devient le maître mot. Il développera ce thème dans le
deuxième tome de son livre « Questions politico-économiques, vol. II :
Formation de la richesse nationale». Il déclare : « Un mot doit
désormais remplacer toute la politique. Ce mot, c’est industrie (…).
Planter le drapeau de l’industrie sur le sol d’Haïti, c’est y planter
le drapeau de l’ordre, de l’ordre solide durable ; c’est détrôner la
politique, c’est faire disparaître les castes ».
La lecture du livre « Patriotisme et conscience » de Edmond Paul
suscite chez nous les réflexions suivantes :
• La politique que les différents acteurs de la crise doivent
pratiquer aujourd’hui doit être la politique au service du prochain,
au service des générations futures, au service de la communauté. Il
est important de souligner que le principal devoir des politiciens
dans la conjoncture actuelle ne doit pas consister d’abord à penser à
leur réélection. Leur devoir est tout autre : c’est d’assumer leur
responsabilité pour la survie de notre communauté historique. Ils ne
doivent pas avoir peur d’être porteurs d’une pensée courageusement
tournée vers l’avenir. Devons-nous opter pour notre disparition de la
planète ? Devons-nous nous contenter de survivre, de vivoter ou
d’occuper honteusement et passivement ce coin de terre que nous
appelons « Haïti » ?
• La fascination du néant et de l’absurde semble habiter la plupart de
celles et de ceux qui nous gouvernent. Les citoyens n’ont-ils pas le
droit d’être informés du rapport de leurs dirigeants vis-à-vis de la
vie et de la mort ? Bref, nos dirigeants sont-ils des passionnés de la
vie ou des obsédés de la mort et de la violence ?
• Face à la possibilité du chaos, de la catastrophe, d’effondrements
terribles, les différents acteurs de la société – journalistes,
professeurs, écrivains, leaders religieux, universitaires,
associations d’étudiants et de paysans- doivent assumer leur
responsabilité. L’exigence du Bien Commun est complètement obscurcie
chez nous. Précisons que le bien commun se définit comme l’ensemble
des biens possédés par une communauté : richesses en énergie,
infrastructures routières, industrie, agriculture, mais aussi ensemble
des talents scientifiques, technologiques, intellectuels accumulés par
un groupe. Nous devons avouer que notre système éducatif n’apprend pas
au jeune haĂŻtien Ă  avoir un rapport sain avec le bien commun.
• Victimes de la pauvreté, de la violence et de l’injustice
structurelle, la plupart des haĂŻtiens lancent quotidiennement des
cris. Sommes-nous en train de banaliser les cris de ces jeunes qui
mettent en scène leurs doléances et leurs espérances? En quoi leurs
souffrances affectent-elles les responsables politiques et
économiques ? En quoi les souffrances sociales de ces jeunes
interpellent-elles ce que j’appellerais les « citoyens chrétiens
d’Haïti ?»
• Nous sommes incapables de déchiffrer le sens des conflits sociaux,
le sens du sentiment d’injustice qu’expérimentent quotidiennement la
plupart de nos compatriotes. Nous sommes incapables de saisir que les
conflits ne sont pas nécessairement destructeurs. Ils peuvent donner
lieu à une véritable intégration sociale qui offrirait à chacun la
possibilité de s’aider et de se valoriser graduellement. Les acteurs
politiques doivent donner un contenu à la notion d’intégration
sociale.
• La question morale a été maintes fois soulevée dans nos débats
politiques au cours de ces derniers mois. Nous croyons qu’il est
urgent d’introduire aujourd’hui la notion de compassion au coeur de
nos discussions. La compassion est la commisération vis-à- vis de
celui qui souffre et la participation Ă  sa souffrance, et comme telle,
élément central de l’amour du prochain. La compassion est une attitude
de prise de conscience, d’attention ciblée et d’identification, par le
biais de l’imagination, avec quelqu’un dont l’intégrité physique ou
psychique est menacée, de souci du bien-être de l’autre et du
rétablissement d’une situation fondamentalement commune qui fonde une
communion. Dans cette logique, la compassion ne constitue-t-elle pas
une dimension spécifique de la justice ?
En outre, les citoyens chrétiens ne doivent pas oublier que la
compassion est une partie centrale de l’identité morale d’une
personne. La compassion inclut à la fois la révolte face à l’injustice
et la douleur face Ă  la souffrance de celui ou de celle qui souffre.
Dans la conjoncture politique d’aujourd’hui, les chrétiens ne sont-ils
pas contraints de répondre à cette question : Comment être chrétien et
citoyen dans la cité ? • Aujourd’hui, il est urgent de nous regarder
tels que nous sommes, avec notre soif de sacrifier froidement le bien
commun. Il est également urgent de répondre collectivement à cette
question : comment construire sans fard ni démagogie un réel vivre
ensemble au coeur de toutes les formes d’inégalités qui affaiblissent
notre nation ? Notre responsabilité vis-à-vis d’Haïti est collective.
Elle met en cause notre avenir. Avons-nous aujourd’hui la totale
obligation d’exister ?
• Enfin, nous invitons les responsables politiques et économiques de
notre pays à commenter ce principe de responsabilité que nous propose
le philosophe allemand Hans Jonas (1903-1993) : « Agis de façon que
les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une
vie authentiquement humaine sur terre ». Vivre humainement en Haïti
est-il possible ?

Professeur Hérold TOUSSAINT
E-mail : herotous@yahoo.fr
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