Copie d'un message reçu :
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De grâce, appelons une escroquerie une escroquerie!
Désignation de Michèle Pierre-Louis : un coup de gueule de notre
collaborateur Jean-Marie Bourjolly
Je partage largement l’indignation exprimée par un grand nombre de
personnes au sujet du dernier avatar de la prise en otage de tout le
pays par un groupe de parlementaires et leurs alliés. Dans le même
temps, j’éprouve un certain malaise à la lecture de certains textes
que je pourrais signer les yeux fermés et qui pourtant me semblent –
comment dire? – décalés par rapport à ce que je perçois de la réalité.
Car, au fond, de quoi s’émeut-on? De l’obscénité que constituent les
manœuvres dilatoires de ces individus alors que le pays n’en finit pas
de crever? De leur insigne grossièreté? De leur ignorance crasse des
règles élémentaires de la décence et du ridicule, lequel
malheureusement ne tue pas? De tout cela, et à bon droit! Mais ne leur
faisons-nous pas trop d’honneur quand nous envisageons leur
malveillance sous l’angle de l’Inquisition et du fondamentalisme
religieux? Après tout, les tenants de l’Inquisition avaient parfois
des convictions; et des principes, fussent-ils discutables. Et
certains fondamentalistes, nous l’entendons tous les jours aux
nouvelles, sont prêts à mourir pour leurs idées tordues. Je crois pour
ma part que nous avons affaire à de faux dévots qui ne croient ni Ã
dieu ni au diable, et qui, loin de les répudier, défendraient du bec
et des ongles les mêmes trois Premiers ministres désignés si leurs
intérêts personnels et mesquins le commandaient.
Ma mère disait qu’elle avait deux caracos, un caraco de personne polie
pour interagir avec les gens décents et un caraco de voyou pour, au
besoin, se colleter avec les autres. Je crois que nous devons
collectivement revêtir notre caraco de voyous pour affronter ce que je
considère comme une escroquerie intellectuelle, voire une escroquerie
tout court, à savoir les arguments fallacieux avancés à l’encontre de
la confirmation des trois Premiers ministres pressentis. Ma conviction
se fonde sur une expérience passée que je vais partager avec vous.
Dans les années soixante-dix, à Montréal, nous organisions
régulièrement des meetings de dénonciation du régime de Jean-Claude
Duvalier. Pour dérisoires qu’ils aient pu être, ils étaient encore
insupportables aux yeux de la dictature. D’où les nombreuses
tentatives de torpillage en provenance du (de notre?) consulat. Elles
n’étaient ni originales ni subtiles, mais elles étaient terriblement
efficaces parce que nous essayions d’y répondre sérieusement, par des
discours rationnels et généreux, ce qui signifie que nous ne savions
pas comment faire face adéquatement à ces voyous, que nous nous
n’avions qu’un seul caraco, celui qui convenait à des personnes
décentes.
J’avais établi la typologie de ces entreprises de torpillage. Si mes
souvenirs sont bons, elles tournaient autour de trois thèmes
principaux. Quand nous parvenions, au prix de beaucoup d’efforts, Ã
obtenir que notre meeting soit couvert par quelque journaliste
québécois francophone (et donc blanc; c’était comme cela à l’époque),
il y avait toujours un enfoiré pour réclamer, des trémolos dans la
voix, que les débats aient lieu dans la « langue de nos très chères
mamans, qui nous ont donné la vie et se sont sacrifiées pour nous »,
et déclarer que « Dessalines, le père de notre patrie, celui à qui
nous devons notre liberté chérie, n’aimait pas les Blancs ». Quand
cette tactique ne produisait pas les effets escomptés, on passait à «
la matrice de notre libération, forgée par nos aïeux », la fameuse
cérémonie du Bois-Caïman. Du coup, la salle se trouvait divisée entre
partisans et adversaires du vaudou comme facteur principal du succès
de notre lutte de libération, et on en oubliait jusqu’à l’existence de
Duvalier.
Et je ne vous apprendrai pas grand-chose en vous disant que
l’évocation de « notre mère l’Afrique, celle à qui nous devons tout »
servait opportunément, en dernier recours, à conclure que les gens
assis derrière la table étaient trop clairs pour être représentatifs
de la population haïtienne. Et ce, de la part de gens qui, par
ailleurs, s’estimaient supérieurs à « ces sauvages d’Africains ».
Alors quand j’entends aujourd’hui ces professions de foi à saveur
religieuse ou moralisatrice, j’éprouve une sensation de déjà -vu.
En réalité, il faut le dire bien haut, nous avons affaire à des gens
dont la morale et les convictions affichées sont à géométrie variable,
témoin l’affaire Ciné et celle des jeux de pneus qui rendent l’âme
tous les 100 kilomètres. Des pneus, bon sang! Comment est-il possible
de voler aussi bas? Des gens dont la posture pompeuse n’a d’égale que
l’incompétence. Des commissions pour examiner les pièces fournies par
les premiers ministres pressentis? Je t’en fous! Leur foi chrétienne?
Je saurai à quoi m’en tenir à ce sujet quand on m’aura prouvé que
leurs employés de service reçoivent un salaire décent et qu’ils sont
traités avec tout le respect auquel ils ont droit; que leurs «
restavèk » ne sont pas des semi-esclaves, qu’ils vont à l’école et
sont à l’abri d’abus sexuels. À ce propos, on annonce que le pape,
attendu en Australie, s’apprête, comme il l’a déjà fait aux USA, Ã
demander pardon, au nom de l’église catholique, aux nombreuses
victimes d’abus sexuels de la part de prêtres.
Qu’en est-il de nos prêtres et pasteurs à nous? Combien d’enfants et
d’adultes ont été victimes de leurs abus sexuels? Combien d’enfants
ont-ils conçus et abandonnés? Si on veut parler de moralité, en voilÃ
une vraie mesure.
On remarquera que je n’évoque que des actions relevant des tribunaux,
selon la loi de notre pays. Pour le reste, s’agissant des partenaires
sexuels majeurs et consentants de nos politiciens, de nos prêtres et
de nos pasteurs, partenaires épousés ou non, vénaux ou désintéressés,
en contradiction ou non avec la loi de leur Église ou avec leur foi
proclamée, hommes, femmes ou, si ça se trouve, animaux, sauvages ou
domestiques, seuls ou en groupe, et de leurs positions, fussent-elles
aussi sages que celle dite du missionnaire ou contorsionnées comme
L’acrobate bleu de Picasso, on s’en contrefout royalement. Les
tartufes qui se rendent indignes de leur office ne méritent que notre
mépris et notre dérision.
Barcelone, le 13 juillet 2008.
Le Matin, 15 juillet 2008.