Copie d'un message reçu :
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Pour permettre la compréhension du texte ci-dessous, je joins la
totalité des textes de la chronique à laquelle l'auteur fait
référence.
Bonne réception.
A*
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Portrait d'Haïti : Deux mots sur les découvertes d'un chroniqueur
canadien
8 mars 2008
Débat
Par Gary Olius
Soumis à AlterPresse le 5 mars 2008
En six jours, comme le grand Dieu qui a créé l'univers, un chroniqueur
canadien croit avoir peint une image parfaite d'Haïti. J'ai examiné
son chef-d'OEuvre à la recherche que j'étais de cette extase que
certains canado-haitiens m'ont fait part pour l'avoir eux-mêmes
contemplé. Oh oui, je l'ai examiné avec ma raison tandis que d'autres
- il me semble - ont été conditionnés à l'admirer ; c'est peut-être lÃ
toute la différence... J'ai passé au peigne fin le papier tel qu'il a
été repris, assorti d'une introduction laudative, par un quotidien
d'Haïti. Je l'ai lu, l'ai relu, j'y ai vu des vérités, des demi-
vérités, des tentatives de galvaudage et j'y ai vu aussi des mensonges
abjects. [1]
Ma démarche ici n'est pas pour présenter un compte-rendu de lecture de
ce texte dont je ne connaîtrai jamais le vrai but, elle n'est non plus
pour commenter systématiquement tout ce qui y a été relaté, elle est
plutôt pour répondre à une accusation voilée du chroniqueur qui fait
de l'Haïtien un menteur pathologique et aussi pour commenter son idée
(...) faisant croire que l'amour de l'Haïtien pour son pays est une
espèce de masturbation.
Le << savant-chroniqueur >> a su faire, en six jours, ce que des
spécialistes d'Haïti comme Mats Lundahl, Gérard Barthélemy, Caprio
etc... n'ont pas pu faire durant toute leur carrière de chercheur. Comme
par miracle, il a découvert que 'personne ne dit la vérité dans ce
foutu pays'. Cette généralisation dont lui-seul a le secret, il l'a
tirée de son contact avec un certain Lenz qui sera sou peu au Canada
et de deux Haïtiennes qui ont vécu au Canada. On dirait que Monsieur
Lagacé a été envoyé pour prêcher cette vérité inexistante en Haïti,
ressortissant qu'il est d'un pays qui en a le monopole.
Personne en Haïti ne dit la vérité, donc, l'Haïtien est le prototype
même du mensonge. Il ne peut être homme de science, il ne peut rien
construire, il est à fuir et est tout juste bon pour la prison.
Pourtant, lors de son séjour dans ce pays du mensonge, le chroniqueur
a cru pouvoir tirer des données et des informations de la bouche des
menteurs qu'il a rencontrés, matière première pouvant lui permettre de
garnir de vérités son carnet de diagnostics (pardon ! de voyage). Et
comme à Port-au-Prince, dit-il, il y a toutes les pollutions, l'homme
véridique qu'est Lagacé y a peut être pollué son esprit, son jugement
et sa moralité et c'est assurément pour cela que dans son texte il
utilise abondamment le mot "bullshit"et a accouché tant d'autres
perles rares de la même espèce. Je regrette que, comme beaucoup
d'étrangers pressés de tirer des conclusions sur Haïti, il ne réalise
pas que l'Haïtien est comme un miroir clair et fidèle, en le regardant
de très près l'observateur ne peut se faire de doute sur ce qu'il
voit. Son propre visage...
On dirait aussi que l'amour que les Haïtiens nourrissent pour Haïti
agace Lagacé, puisque son diagnostic l'amène à croire dur comme fer
qu'on ne saurait aimé un pays cassé. Sans concession, il dit : "C'est
peut-être cet amour qui les pousse, remarquez, à constamment
bullshiter". Si je parlais son langage, je lui dirais : c'est aussi
bullshiter de prétendre que Haïti s'est cassée d'elle-même et que le
poids du colonialisme ou de son pendant moderne - l'impérialisme
rampant - n'y est pour rien. M'accrochant à mon latin, je vais rendre
Lagacé plus agacé en lui apprenant que l'amour de l'Haïtien pour son
pays (son patriotisme même) a subi deux siècles de bombardement massif
et a remarquablement résisté. Les formules du genre "Haïti n'existe
pas", "Haïti est un pays Cassé", "Haïti, premier H des 4H/SIDA" etc.
sont très familières à tous les haïtiens et n'ont pas su saper leur
attachement pour leur terre. C'est d'ailleurs ce qui rend fous de rage
des envoyés comme lui. Le patriotisme haïtien résiste à la pauvreté
n'étant pas basé sur le matérialisme plat, il résiste au dénigrement
n'étant pas une simple image peinte pour la consommation des médias,
il est imperméable à la médisance étant pourvu d'une réalité
invariable et il restera à jamais indestructible car il est d'une
nature insondable et insaisissable...
......................................
[1] Références :
http://www.cyberpresse.ca/article/20080301/CPOPINIONS05/803010986/6741/CPOPINION...
http://www.cyberpresse.ca/article/20080302/CPOPINIONS05/803020711/6741/CPOPINION....
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Chronique impressionniste d'un journaliste québécois à Port-au-Prince
LA PRESSE (Montréal)
Le samedi 01 mars 2008
Patrick Lagacé
La Presse
Patrick Lagacé revient d'un séjour de six jours en Haïti. Trop court
pour en faire un expert, mais assez long pour constater que ce pays,
l'un des plus pauvres au monde, est un <
vicieux.>> Il nous livre ici la première de trois chroniques, faites de
surprises, bonnes et mauvaises.
Ce n'est pas la pauvreté qui m'a frappé, à Port-au-Prince. La
pauvreté, je m'y attendais. La pauvreté est à Haïti ce que le Cirque
du Soleil est à Las Vegas. Non, ce qui m'a d'abord frappé, c'est la
richesse.
Je m'attendais aux pauvres, aux mendiants, au délabrement général.
Mais pas à voir une Porsche Cayenne, un bazou de 100 000$.
Ni tant de Mercedes et de BMW, dois-je ajouter.
Il y a des riches en Haïti. Il faut dire que pour être riche, il ne
faut pas trop, trop de fric, dans ce pays. Mais disons que les riches
ne se gênent pas pour montrer qu'ils vivent bien. Dans un des pays les
plus pauvres au monde, le plus pauvre des Amériques, ça décoiffe...
Je suis naïf, au fond. Y a des riches partout...
L'autre truc qui frappe, c'est le bruit. Port-au-Prince caquète,
s'engueule, chante, crie. Et klaxonne, surtout. Les automobilistes
(des kamikazes du volant) klaxonnent pour se frayer un chemin, pour
annoncer qu'ils ne ralentissent pas au carrefour, pour remercier ceux
qui cèdent la voie. Klaxonner, c'est une obligation prescrite par la
Constitution, je crois.
Rayon bruit, il y a aussi les ronronnements. Mais non, pas celui des
chats. Celui des génératrices. Pas de génératrice, pas d'électricité.
Fuck Kyoto. Port-au-Prince n'est pas une ville verte, mettons. Si Jean
Lemire y fait escale, il va s'ouvrir les veines, je le crains...
J'ai passé six jours à Port-au-Prince, la semaine passée, en reportage
pour Les Francs-Tireurs. J'en ramène trois carnets de voyage pour La
Presse, trois chroniques d'un gars qui voyage pour la première fois
dans le tiers-monde. Tiens, quelques flashs...
LA SURVIE Les Port-au-Princiens sont des experts de la survie. Le job
de tout le monde, c'est de survivre. Je parle de la moyenne des ours,
bien sûr. Vendre une vieille paire de jeans (ou des cartes de
cellulaires, ou de vieilles bouteilles de Coke remplies de jus, ou de
la gomme) et, avec les 75 gourdes qu'ils en tireront, s'acheter Ã
bouffer: 80%% des neuf millions d'Haïtiens vivent avec moins de 2$US
par jour. Pour le reste, il y a deux milliards que la diaspora injecte
dans le pays.
LA DIGNITÉ Ça, c'est le plus stupéfiant. La dignité, étincelante: ils
sont propres. Encore là , je parle de la moyenne des ours. Ils sont
pauvres, mais leurs vêtements sont propres, propres, propres. On ne
lésine pas sur l'eau de Javel. Chemise pressée, impeccablement coincée
dans le pantalon. Comment ils font? Je ne sais pas.
LA BEAUTÉ C'est fou comme les Port-au-Princiennes sont belles. Nous
étions cinq gars dans l'équipe et nous avions le souffle coupé Ã
chaque coin de rue. Elles sont d'une coquetterie émouvante: coiffées,
maquillées, robes colorées, manucurées. Pas surprenant qu'il y ait de
minuscules salons de beauté partout. La pauvreté, même abjecte, n'est
pas un obstacle à la séduction.
L'ÉQUILIBRE Les gens transportent toutes sortes de trucs sur leur
tête. Des boîtes remplies de bouteilles de jus. Des sacs remplis de
petites poches d'eau. Le plus surréaliste? Une vieille dame déambulait
avec un gros panier, sur la tête. Dans le panier, des poules.
Vivantes!
L'ONU La présence des représentants de l'ONU ne passe pas inaperçue.
D'abord, il y a leurs 4X4 blancs, marqués de deux lettres noires: UN.
Ils roulent en fou, comme tout le monde. Puis, il y a les jeeps et les
véhicules blindés dans lesquels on voit des Casques bleus en armes.
Ils appuient la flicaille haïtienne. Un facteur qui explique la baisse
du banditisme qui a secoué le pays ces dernières années, dit-on.
L'ONU CHEAP Sous l'éclat d'un lampadaire, discussion avec trois
prostituées. Elles ont 19 ans, <<19 ans US>>, c'est-à -dire que c'est
probablement 17. Même complainte que toutes les filles de joie du
monde: métier difficile, je ferais quelque chose d'autre si je
pouvais, tu ne sais jamais sur qui tu vas tomber. Avez-vous des
clients parmi la tribu onusienne qui campe en ville, mesdemoiselles?
Oui, disent-elles. <
échanger un souper contre une baise>>, fait l'une d'elle.
LE CHAOS Disons-le comme ça sort: rien ne marche à Port-au-Prince.
L'État n'existe pour ainsi dire pas dans la vie quotidienne. Pas d'eau
courante (il y a de l'eau roulante, de l'eau purifiée livrée par
camion). Il y a de l'électricité, quelques heures par jour (la
génératrice prend le relais). Il y a plus de flicaille que de flics.
Pas de cadastre! On se bâtit où on peut, où on veut. À peu près pas de
collecte de vidanges (on les brûle).
Six jours à Port-au-Prince, donc. Je sais que les Haïtiens de Montréal
vont me dire que je n'y connais rien. Ils me l'ont dit, sur mon
blogue, quand j'y écrivais des cartes postales, la semaine passée. Je
ne suis pas un expert d'Haïti, comme je vous dis, je vous ponds
présentement un carnet de voyage, sans plus.
Il y a un truc qui frappe, lentement, à force de se frotter à Haïti.
Un truc encore plus désespérant que la pauvreté, que le dénuement.
Ce pays est cassé.
Et je ne sais pas trop si ça se répare, un pays.
Enfin, oui. Ça se répare. On a réparé l'Allemagne, le Japon. La Chine
se répare assez bien, merci. Mais un pays comme Haïti? Un pays où rien
ne marche? Où il n'y a rien?
Il y a trop de cercles vicieux, au fond, ici. Tiens, juste un: il faut
éduquer les Haïtiens. Tout le monde le sait: pour qu'un pays avance,
le peuple doit pouvoir apprendre.
Mais pour créer un système d'éducation, il faut une fonction publique
compétente qui crée, entre autres, un système scolaire efficace.
Mais comment avoir une fonction publique compétente quand tes écoles
tombent en ruine, quand les citoyens n'ont pas les moyens d'y aller
bien, bien longtemps?
Vous voyez?
Je reviens d'Haïti. Je n'y suis pas resté bien longtemps. Juste assez
pour voir que ce pays, c'est pas un pays, c'est un milk-shake de
cercles vicieux. Un tragique milk-shake de cercles vicieux.
LA PRESSE (Montréal)
Actualités, dimanche, 2 mars 2008, p. A8
Chronique
Tout le monde veut aider Haïti
Lagacé, Patrick
Patrick Lagacé revient d'un séjour de six jours en Haïti. Trop court
pour en faire un expert, mais assez long pour constater que ce pays,
l'un des plus pauvres au monde, est un "tragique milk shake de cercles
vicieux". Il nous livre ici la seconde de trois chroniques, faites de
surprises, bonnes et mauvaises.
Il n'y a pas de milieu, en Haïti.
C'est ce que j'ai compris, un soir, en jasant avec des Haïtiens et des
Québécois, lors d'un souper modérément arrosé. La nuit était douce et
le ciel, plein d'étoiles. À Port-au-Prince, il y a toutes les
pollutions. Mais pas la pollution visuelle: quand il y a si peu
d'électricité, les étoiles brillent de tous leurs feux.
J'aimerais vous dire qui étaient ces gens. Mais bon, leurs patrons
n'aimeraient pas voir leurs noms dans le journal.
Nous parlions du fait, justement, que ce pays est brisé. Brisé par la
pauvreté. Par la dictature. Par la démocratie, aussi, qui n'a pas
donné des résultats 1000 fois supérieurs à ceux de la tyrannie.
En Haïti, m'a-t-on expliqué, il y a beaucoup de gens en bas de la
pyramide, évidemment. Et des gens en haut. Les politiciens, la
bourgeoisie.
Mais au milieu? Rien. Le vide.
Le milieu a été décimé. Pensez à la diaspora haïtienne: deux millions
d'exilés. Ça fait beaucoup de profs, de comptables, de techniciens qui
ont sacré le camp, depuis 40 ans. Ça fait un trou dans le corpus des
compétences d'un pays, ça.
Pas de milieu, donc.
Pas de classe moyenne, d'abord.
Pas de fonction publique compétente pour implanter les décisions des
dirigeants de l'État.
Pas de cadres intermédiaires pour faire fonctionner des trucs, des
usines, des chantiers.
Comme je dis: pas de milieu. Que des extrémités.
Tiens, rendu à la cinquième bouteille de vin, un des Québécois, un
type qui aime ce pays, qui le fréquente depuis 25 ans, qui travaille
pour une firme qui offre de la formation dans le tiers-monde, m'a
raconté une histoire. Une histoire qui explique Haïti.
"Prends une ONG étrangère. Elle oeuvre en éducation. Elle ne peut pas
se fier au ministère de l'Éducation pour mener ses projets à terme.
Alors, l'ONG, pour suivre ses dossiers de près, se greffe au
Ministère, carrément.
Elle prend les fonctionnaires par la main, assure un suivi. C'est la
seule façon de piloter un projet, ici.
"L'ONG fait ça parce que les fonctionnaires ne sont pas compétents.
Mais là , l'ONG, dans le cadre du dossier, découvre un bon
fonctionnaire. Un gars compétent, qui a de l'initiative. Tu sais ce
qu'elle fait, l'ONG? Elle l'embauche!"
Ainsi, ce fonctionnaire qui gagnait 100$ par mois se retrouve
maintenant sur la liste de paie de l'ONG, Ã 2000$ ou 3000$ par mois.
Au premier coup d'oeil, tout le monde est content, dans ce deal.
Le fonctionnaire haïtien, qui jouit d'une hausse de salaire colossale.
L'ONG, qui se dote d'un soldat local compétent pour mener à bien ses
projets; projets qui visent à aider les Haïtiens.
Où est le problème, alors?
"Le problème, m'explique le Québécois qui fait de la formation, c'est
que ce fonctionnaire-là , il n'est plus dans la fonction publique
haïtienne!"
Vous vous promenez à Port-au-Prince, et vous constatez que c'est toute
la planète qui est ici, qui veut aider Haïti. L'ONU, le Canada, USAID,
Médecins du monde, la Croix-Rouge, Taiwan (!)...
Tous ces intervenants fournissent des vaccins, du riz, des coopérants,
des camions, des médecins au peuple haïtien. Et c'est fort bien. Dans
le sens où c'est mieux que rien.
Mais, et c'est là le drame, tout ce beau monde ne peut pas fournir Ã
Haïti ce dont il a le plus besoin: le milieu.
Pour revenir au fonctionnaire haïtien embauché par l'ONG, on peut dire
qu'il deviendra, même hors de la fonction publique, un actif pour
Haïti. Après tout, il y oeuvre encore.
C'est vrai.
C'est vrai si, avec ses nouveaux dollars, il ne décide pas de quitter
pour Miami ou Montréal. À sa place, je sais que je ne "gosserais" pas
dans le manche très longtemps...
LA PRESSE (Montréal) le Lundi 3 Mars 2008
À Haïti, la vérité est entre les lignes...
La dernière partie de ce court carnet de voyage sur Haïti, Personne ne
dit la vérité, dans ce foutu pays, touche notamment aux Haïtiens de la
diaspora qui décident de revenir, pour influencer le cours des choses.
Elle touche aussi, comme l'indique (un peu) son titre, les faux-
fuyants, les demi-vérités qui reviennent dans le discours des
Haïtiens, quand on aborde les maux de ce pays. Avoir l'heure juste est
assez difficile, disons...
Ajout : Un lecteur québécois qui habite Haïti avec sa blonde haïtienne
m'écrit un courriel, après ma chronique de ce matin. Il m'enlève les
mots de la bouche, mots que j'aurais pondus, avoir eu un peu plus de
place :
Peut-être t'a-t-on parlé de <
>. Sinon, le maronnage était
initialement cet état de fait des esclaves qui s'enfuyaient dans les
mornes. On les appelait les <>. Aujourd'hui, le maronnage est
verbal et intellectuel, il est dans le coeur de tous les Haïtiens, du
moindre paysan au plus haut fonctionnaire de l'État. Cet État lui-même
maronne, en tant qu'institution. Si tu cherches une définition, tu ne
la trouveras jamais vraiment, mais il s'agit, si j'ose une définition,
de toujours contourner la vérité pour l'embellir, pour la modifier,
consciemment ou non, pour la rendre autre, soit acceptable en tant que
telle, soit pour exclure l'interlocuteur de cet état de fait.
Ce n'est peut-être pas clair, mais un Haïtien ou une Haïtienne, sauf
de rares exceptions, n'acceptera jamais d'être mis en cause dans un
tel ou un tel problème : << Se pa fòt mwen >> (c'est pas de ma faute)
est probablement la chose qu'on entend le plus souvent ici.
Entendons-nous bien : j'adore Haïti, j'ai ce pays dans la peau, et il
est rendu mon pays d'adoption, pour le meilleur et pour le pire. Je ne
vis pas richement, je n'aurai jamais de Mercedes car tout Canadien que
je suis, j'ai un emploi local, donc payé comme un local. Mais c'est un
choix que j'ai fait et je ne le regrette pas. Donc j'adore ce pays,
mais j'essaie de t'expliquer le pourquoi de ces incessants
"mensonges". Car j'estime que ce ne sont pas, Ã proprement parler, des
mensonges. J'essaie encore de comprendre le pourquoi, et la raison qui
me vient le plus souvent à l'esprit est que, tout artistes qu'ils
sont, ils prennent une réalité parfois difficile et tentent, très
souvent inconsciemment, de la rendre sinon plus belle, du moins plus
acceptable. Ils maronnent. Les politiciens en sont les plus grands
experts...
Le lundi 03 mars 2008
Personne ne dit la vérité, dans ce foutu pays
Patrick Lagacé
La Presse
Une image, pour commencer ce dernier carnet de voyage sur Haïti. Je
suivais Lenz Chéry dans son quartier. Lenz a 25 ans, il sera Ã
Montréal à la fin du mois avec la bande de ce sympathique Starmania
haïtien, pour une série de shows à la TOHU.
Le quartier de Lenz, donc, est à flanc de colline. Noir de monde. Rue
pleine de trous, on dirait que les talibans sont passés la veille. En
bordure de la rue, le souk. On vend de la gomme, des jouets brisés,
des pantalons...
C'est un quartier pauvre. Mais ce n'est pas, non plus, la pauvreté
abjecte du coin où il y a ce bidonville qui campe en face d'un
dépotoir, un des pires souvenirs de ma vie, et pas juste à cause de
l'odeur de fin du monde.
Je suivais Lenz, donc. L'équipe des Francs tireurs le filmait, dans
son quartier, en route vers son appart, l'appart de son frère, en
fait.
Et c'est là que j'ai vu cet Haïtien accroupi devant le caniveau, le
visage et la tête couverts de mousse de savon. Le gars se lavait avec
l'eau du caniveau.
Se laver avec de l'eau sale. Quand je vous disais qu'Haïti est un pays
de cercles vicieux.
Je pars de cette image pour vous parler de ceux qui reviennent en
Haïti. Il y en a. Nés en Haïti ou nés à l'étranger de parents
haïtiens, ils ont toujours eu le pays dans les tripes.
J'y ai croisé deux Haïtiennes qui ont quitté le Québec pour retourner
dans le pays de leurs parents. Malgré le chaos, malgré le bordel,
malgré les hommes qui se lavent dans les caniveaux. Michèle et
Laurence.
Michèle Doura. A grandi à Drummondville, 30 ans, études en nutrition.
Pourquoi en nutrition ? <
dans un domaine qui me permettrait de venir aider Haïti, un jour...>>
Elle ne fait pas de nutrition, remarquez. Elle fait dans
l'organisation. Elle gère des projets de Médecins du monde à l'hôpital
Sainte-Catherine de Labouré, dans le bidonville de Cité-Soleil.
Vaccination, sida, malnutrition.
Michèle a quitté Montréal, son confort, son travail, a pris un job
avec Médecins du monde, pour aller travailler dans un hôpital où
l'affiche qui accueille les visiteurs rappelle que le port de l'arme Ã
feu est interdit en son enceinte.
Je jasais avec Michèle sur un balcon surplombant une sorte de gazebo
où poireautaient des gens. Une salle d'attente. Céline Dion chantait
très fort, en anglais, pour les gens qui allaient se faire vacciner.
- Ça sert à quoi, Michèle ? Que tu sois ici, je veux dire. T'es une
goutte d'eau dans ce bordel...
- Une goutte d'eau, c'est important. Et puis, je pense qu'on est plus
qu'une goutte d'eau ! Tu sais combien d'enfants sont nés de mères
sidéennes, sans contracter le VIH, récemment, ici ?
J'oublie si la réponse est 200 ou 300. Mais Michèle m'a lancé le
chiffre avec la foi de la missionnaire. Et c'est un peu ce que les
gens comme elles sont, des missionnaires laïques, qui croient pouvoir
changer les choses, mettre un peu de couleur dans la grisaille.
L'autre Haïtienne revenue au bercail, c'est Laurence Magloire. Ex-
radio-canadienne, où elle a travaillé dans le secteur jeunesse. Elle a
49 ans et un Jeep jaune, qu'elle conduit comme tout le monde dans ce
pays sans feux de circulation (ou presque) : en fou.
Elle est aussi, mais ne le répétez à personne, je l'ai su par la
bande, une grand-maman. Je sais qu'elle va hurler en lisant ça, mais
je dois dire que c'est aussi la grand-maman la plus sexy au monde...
Son truc, à Laurence ? Le cinéma. Elle a monté une caravane pour faire
une tournée de villages, avec un écran démontable, pour montrer des
films aux Haïtiens, dans des villages où il n'y a bien souvent ni télé
ni électricité.
Un soir, dans sa maison, elle nous a montré un making of de cette
tournée. Le visage ravi des enfants. Deux vieilles partageant une
chaise, pour le visionnement. Laurence nous a montré un film qui
montrait aux Haïtiens : des images superbes d'Haïti prises à vol
d'oiseau par un cinéaste français.
<>
En effet : des montagnes verdoyantes, des lagons bleus, des plages
sauvages. Au son d'une musique triomphale. Sublimes images, contre-
pied éloquent d'un pays qu'on prend pour le trou-du-cul de l'univers.
<
positif, vous comprenez ? Ils ne le savent pas ! On voulait qu'ils le
sachent.>>
Quand je lui ai demandé à quoi ça servait - en toute mauvaise foi - de
montrer des films à des gens qui ont faim, Laurence m'a regardé comme
si j'étais une grenouille. Et elle m'a répondu quelque chose qui
ressemblait à : Pauvre tata, il faut aussi nourrir l'esprit des gens.
Voilà . Il y a deux millions d'Haïtiens qui ont quitté le pays.
Certains reviennent. On sort l'Haïtien d'Haïti, mais on ne sort pas
Haïti de l'Haïtien.
Je le dis sans cynisme : aimer Haïti est un acte de foi. C'est un pays
brisé, je l'ai dit. État corrompu et inefficace, pauvreté abjecte,
banditisme, inégalités à vomir. Mais les Haïtiens aiment leur pays, Ã
la folie. Le drapeau national (made in China, bien sûr) flotte
partout.
L'amour débridé, passionné, virulent des Haïtiens pour leur pays
dépasse l'entendement. Dépasse, en tout cas, la compréhension du Blanc
québécois que je suis. Mon pays marche mille fois mieux qu'Haïti. Et
je ne l'aime pas comme eux peuvent aimer le leur.
C'est peut-être cet amour qui les pousse, remarquez, à constamment
<>. Mentir, même. Car faire parler un Haïtien des maux qui
minent Haïti, c'est un exploit. Parlez-leur de pauvreté, de
corruption, de kidnappings, et ils vous diront que tout cela est
exagéré, que vous ne comprenez pas Haïti, qu'Haïti est <>.
Après tout, personne ne dit la vérité, dans ce foutu pays (1)...
Un soir, je jasais avec une dizaine de jeunes de ce Starmania haïtien.
Je leur ai dit mon étonnement devant leur fierté délirante pour une
patrie brisée.
La jeune fille qui m'a répondu, celle qui joue la serveuse automate,
je crois, a planté ses yeux dans les miens. Sans <>, elle m'a
dit ce que tant d'Haïtiens m'ont nié : oui, ce pays va mal, oui, il
est cassé. Mais...
<
survivre.>>
(1) La formule est de Dany Laferrière, dans Les années 80 dans ma
vieille Ford.