Copie d'un message reçu avec un commentaire :
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Voici un éditorial qu'il y a lieu de méditer dans tout les secteurs
de la population à l'intérieur comme dans la diaspora. J'exprime le
souhait que sa difusion soit massive et qu'un bon traducteur en donne
une version kreyòl.
A*
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Éditorial LE MATIN du 29 août 2006
L'impunité au quotidien
Par Claude Moise
claudemoise@
lematinhaiti.com
Voici une dépêche de Radio Kiskeya du samedi 26 août 2006. Lisons-le
attentivement :
« Un incident a mis aux prises vendredi matin à la rue de la
Réunion, à Port-au-Prince, le député de Tiburon, Denizé
Aristhène, à des policiers qui voulaient le sanctionner pour une
infraction aux règles de la circulation automobile. Selon les
riverains, les policiers voulaient procéder à l'arrestation du
député en dépit du fait qu'il se soit identifié et ait
revendiqué son immunité parlementaire. Des habitants du quartier se
sont interposés et c'est le responsable du Commissariat de police le
plus proche, celui de Portail Léogâne (sud de la capitale), qui
s'est finalement amené pour mettre un terme à l'incident. Il
s'est par la suite déplacé en compagnie du député. » Cet
incident banal en soi concerne beaucoup de gens : un député, des
citoyens, des policiers et un officier de police. Il rend compte
d'une situation confuse où se mêlent conception de l'autorité,
interprétation des lois et des règlements et des pratiques populaires
d'intervention. Le problème est qu'il ne s'agit pas d'un cas
isolé ou rare. Il rend compte en particulier des difficultés du
travail policier au quotidien, d'une part, et de l'idée que se
font de leur pouvoir certains parlementaires, d'autre part. Et il
n'est pas rare d'observer que les réactions populaires se portent
souvent en couverture d'actes illégaux.
Ici, la dépêche ne décrit pas l'incident en détail, mais sa
nature (infraction aux règles de la circulation). Dans ce cas, le
député est couvert par son immunité parlementaire et ne saurait
être soumis à la contrainte par corps. Les policiers le savent-ils ?
Immunité ne veut cependant pas dire impunité. Si le député ne peut
être arrêté, il n'est pas au-dessus des lois. L'infraction
qu'il aurait commise est sujette à sanction, le coût de la
contravention par exemple. C'est net et clair. Ce que l'on ne sait
pas, c'est la façon dont cet événement a dégénéré, les propos
échangés, les affirmations d'autorité de part et d'autre, toutes
choses qui pourraient nous renseigner sur la perception de chacune des
parties, élu ou fonctionnaire. Ce que l'on ne sait pas non plus, ce
sont les motivations véritables exprimées par les riverains pour
s'opposer à l'arrestation du député. Est-ce parce qu'ils sont
bien imbus des articles 114 (1, 2) Ã 115 de la Constitution ? Ou alors
s'agit-il d'une réaction spontanée dont sont capables les foules
lorsqu'elles estiment à tort ou à raison que les policiers,
détenteurs visibles de l'autorité, abusent de la force ? Quoi
qu'il en soit, il y a une part de l'éducation des policiers qui
porte non seulement sur une bonne connaissance des lois et des
règlements, mais également de la pédagogie de l'action policière
dans l'exercice ferme, perspicace et serein de leur pouvoir.
Si la formation policière, toutes choses étant égales, peut être
plus facilement dispensée à cause de l'encadrement disciplinaire du
corps, on ne peut pas dire autant des populations. Non pas tant au vu
de certaines interventions spontanées - il est vrai qu'il en est
d'horribles qui aboutissent à des massacres de personnes innocentes
- mais en raison de pratiques individuelles et de groupe qui choquent
les gens, perturbent la vie quotidienne, bouleversent même toute
l'organisation de la société sans qu'elles provoquent des
protestations ni qu'elles entraînent des sanctions. Pourtant, les
lois et les règlements existent qui répriment les comportements
déviants et les conduites menaçantes pour l'équilibre de la vie en
communauté. Les exemples ne manquent qui crèvent les oreilles ou
s'étalent sous nos yeux : Des interventions à la radio,
débridées, diffamatoires souvent, sans souci de la vérité, sans
aucun égard pour la dignité de la personne; l'occupation anarchique
de l'espace, des étals partout sans conséquence, entravant la
circulation, dégradant l'environnement; des camions de transport de
sable allant la nuit sans phare, d'autres de transport humain
empilant les passagers comme du bétail; des camionnettes de transport
embouteillant la voie publique, surtout aux carrefours, une circulation
routière asphyxiante. Pas de retenue. La morale fout le camp. J'ai
vu, dans la vallée de l'Artibonite, foncer un camion de transport
gonaïvien sur un travailleur qui lui faisait signe de ralentir Ã
cause des travaux. J'ai vu aussi, un midi, sur le côté oust de la
place Boyer à Pétion-Ville un chauffeur de camionnette s'arrêter
au beau milieu de la rue, descendre précipitamment et s'appuyer
contre le véhicule pour se soulager, les voitures qui suivent
attendant patiemment.
C'est dans les détails de la vie quotidienne que l'on se rend Ã
quel point est compliqué et ardu le processus de l'instauration de
l'État de droit et de la modernisation du pays. La police formée au
respect des droits des citoyens est outillée légalement pour agir.
Les lois et règlements existent et sont assez explicites. Les citoyens
ont l'obligation de s'y conformer sous peine de sanction en cas
d'infraction. Mais la grande majorité des gens sont complices de
l'illégalité et s'y conforment `par réflexe de débrouillardise.
L'impunité au quotidien généralisée, comme la petite corruption,
dirait Yannick Lahens, fait des ravages. Colossal est le travail
pédagogique de récupération morale et d'éducation civique. Il
nous mène impérieusement à la notion de responsabilité qui se situe
au cœur de la démarche de la modernisation de l'État et de la
transition de notre société vers la démocratie. Cette
responsabilité est à la fois citoyenne, morale et politique.
LE MATIN mardi 29 août 2006