Copie d'un message reçu :
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Lutte contre l´insécurité en Haïti : Une approche yo-yo assortie
d´objectifs inavoués
Quand l´insécurité devient politiquement capitalisable, ceux qui ont
les rênes du pouvoir risquent de l´ imposer à la société comme un
mal nécessaire …
mardi 7 novembre 2006
Débat
Par Gary Olius [1]
Soumis à AlterPresse le 5 novembre 2006
Le déficit d´accès aux facteurs de développement humain (comme
l´éducation) et la férocité du jeu d´intérêts entre les classes
dominantes sont tels que les peuples des pays appauvris n´ont pas
toujours les dirigeants qu´ils méritent. En fait, ces peuples savent
pertinemment ce qu´ils veulent, mais l´ardeur de leur souffrance
additionnée à l´urgence de leurs incommensurables besoins les
fragilisent et les transforment en une proie facile pour les
politiciens démagogues. Dans cet ordre d´idées, cela ne sert à rien
de faire l´éloge de la démocratie, si l´on ne fait rien pour
permettre aux gens d´effectuer leur choix dans des conditions
optimales, car choisir est un acte délibéré effectué par un être
conscient et apte à se placer à une position surplombant les
murailles ou les limites que lui imposent ses besoins immédiats.
L´extrême dénuement matériel et toutes les souffrances y relatives
sont bien souvent les principaux catalyseurs qui poussent les masses
souffrantes à s´envoler en amour idyllique avec des politiciens peu
« catholiques » dont les idéologies et les discours sont de vrais
venins pour la stabilité et le progrès socio-économique. Bref,
disons-le sans passer par la tangente, la misère est foncièrement
démocraticide…
A cet égard, l´expérience haïtienne est typique. Au cours des deux
dernières décennies on a pu constater que les hommes politiques
haïtiens (les plus influents, surtout !) se sont employés à démolir
toutes les institutions étatiques pour donner à « la rue » une
force exécutoire sans limite. Ils ont habilement instauré une espèce
d´odocratie qui leur permet de régner en maître et seigneur ; au nom
du peuple. Ils ferment l´accès à la démocratie et font semblant de
la chercher comme une aiguille dans une botte de foin. Cette quête -
à jamais inachevée - de cette démocratie introuvable ne peut que
perpétuer la transition et faciliter la déification des individus, la
personnification de l´autorité de l´Etat et l´atrophie
institutionnelle. Le cadre est idéal pour la culture du mysticisme
politique et l´art de flatter les bas instincts populaires
convertibles, au besoin, en argument d´ultime instance. Il est aussi
propice à la gestation des plus odieuses hypocrisies et des mensonges
les plus abjects. Dans une telle situation, les dirigeants ont toute la
latitude pour s´enorgueillir d´être des champions de la liberté
d´expression ou du droit à la parole, tout en s´autorisant
eux-mêmes le droit à la sourde oreille. Hélas ! , Haïti s´enfonce
dangereusement dans cette forme singulière de gouvernance politique et
tous les faits tendent à le prouver. Nos dirigeants feignent d´être
aveugles et sourds. L´environnement succombe, ils ne le voient pas. La
vie tend à devenir impossible en Haïti, ils ne s´en rendent pas
comptent. Et le comble, ils n´écoutent pas les cris de ces femmes que
les bandits violent impunément à Martissant, à Soray ou à Cité
Soleil, ils n´écoutent non plus les clameurs des parents de ces
enfants, de ces hommes d´affaire, de ces jeunes professionnel(les),
bref, de ces innocent(e)s qui sont kidnappé(e)s, rançonné(e)s,
maltraité(e)s et tué(e)s.
Les deux principaux chefs de l´exécutif s´arrangent
systématiquement pour souffler le chaud et le froid dans leur prise de
position sur cette brutale insécurité qui met à genoux la société
haïtienne. On se rappelle que, sous la pression du Parlement et de
certains diplomates, M. le Président a effectué une sortie
catastrophique à Cité Militaire pour clamer depuis les toits en
terrasse que les bandits n´avaient qu´une alternative « remettre
leurs armes ou mourir ». Un mois plus tard, M. le Premier Ministre a
fait savoir à qui bon veut l´entendre qu´il est prêt à dialoguer
avec ces mêmes bandits. Récemment, notre Président disait, pour la
consommation de l´opinion publique, qu´il faut tout faire pour
neutraliser les « fabricants de malheur ». Et, comme pour se moquer
de nos dirigeants, les bandits annonçaient, il y a une semaine la
reprise de la terreur par la mise en branle d´une nouvelle opération
baptisée « Opération Bagdad II ». Depuis lors, on a enregistré une
remontée fulgurante des actes de violence. Et devant la tournure que
prennent les choses, il faut s´attendre à une nouvelle déclaration
de nos dirigeants, car pour eux l´insécurité peut se laisser
résoudre par la vertu magico-mystique du verbe politique, distillé Ã
souhait au gré de la conjoncture et en fonction de ce que la
communauté internationale aimerait entendre.
Il y a de quoi se confondre dans cette logique yo-yo utilisée par le
pouvoir en place pour faire face à ce cuisant problème. A première
vue, on pourrait dire que le gouvernement semble vouloir s´emmêler
les pieds en s´acharnant à chercher une chose et son contraire. Il
affirme œuvrer pour attirer des capitaux étrangers, susceptibles de
contribuer substantiellement à la croissance économique du pays et Ã
la création d´emplois durables. Mais, en même temps, il se montre
étonnamment hésitant à créer les conditions minimales de sécurité
sur lesquelles aucun investisseur potentiel n´est disposé Ã
transiger. Il ressasse des arguments peu convaincants pour différer
toute action concrète pouvant contribuer valablement à réduire le
niveau d´insécurité dans le pays et dans la capitale en particulier.
Nos dirigeants se veulent Runcimaniens et font croire - à l´instar de
Valdés, de Ribero et consorts - que les vols, les assassinats et les
kidnappings ne sont que le résultat de l´ampleur des inégalités qui
existent au sein de la société haïtienne. Comme pour dire à la
société qu´elle doit se préparer à vivre encore pendant de longues
années avec ces formes de violence car la cause principale qui les
sous-tend ne disparaîtra pas du jour au lendemain. Et l´aspect le
plus cynique de la question est que tous les tenants de ce discours
savent qu´au fur et à mesure que les bandits prennent goût à gagner
des centaines de milliers de dollars sans effort et sans aucune forme
de risque, rien ne leur portera à changer de comportement. Donc,
inutile de chercher dans des postures idéologiques les vraies raisons
qui poussent le gouvernement en place à adopter cette approche obscure
pour faire face à l´insécurité ; car qu´on soit de gauche ou de
droite on doit savoir qu´il faut réagir avec fermeté quand des
situations franchissent ou tendent à franchir le seuil de
l´inacceptable. Il faut voir deux choses dans les appels récurrents
au dialogue avec les bandits. Primo, c´est une stratégie qui traduit
un mépris et une insensibilité caractérisés pour les innombrables
victimes de l´insécurité et secundo, il y a aussi là -dedans un
calcul politique de court et de moyen terme.
On ne sait par quelle démence idéologique, certains osent affirmer
que le phénomène de kidnapping en Haïti est une autre dimension dans
la manifestation de la lutte des classes. Les personnes victimes,
disent-ils sans plaisanterie, sont soit de la bourgeoisie soit de la
petite bourgeoisie ; donc des ennemis du peuple. En vérité, ces «
marxistes » enténébrés, aimant à la folie l´illustre penseur
(Marx) tout en n´ayant rien compris dans sa pensée, le gratifient
involontairement d´une seconde mort. L´interprétation maladroite de
la théorie de la lutte des classes (telle que nous le rapportons),
nous l´avons entendue pour la première fois de la bouche d´un «
prof » d´université. Nous avons été franchement abasourdi. A
l´entendre, c´était comme si les fils du peuple s´étaient tous
constitués en une armée de kidnappeurs pour marcher à l´assaut de
la bourgeoisie et de ses alliés à coup de séquestration, suivie de
libération contre rançon ; question de provoquer - à marche forcée
- une translation des patrimoines financiers des classes possédantes
aux classes défavorisées. Cette lecture artisanale des choses nous a
longtemps préoccupé jusqu´à ce que nous arrivons à nous rendre
compte qu´il n´est autre que le dual de l´argument tenu par ceux qui
disent que le kidnapping, dans sa version haïtienne, se justifie par
les inégalités sociales.
Tout compte fait, il fallait bien se rendre à l´évidence que la
MINUSTAH de (Gabriel) Valdés, de (Heleno) Ribero et consorts s´est
inscrite aussi dans cette lignée-là et il faut comprendre, du même
coup, pourquoi l´actuelle équipe au pouvoir, bénéficiaire par
ricochet des retombées politiques de cette vision, a du mal à s´en
débarrasser. La croyance en de telles bizarreries rend inévitablement
insensible aux douleurs des victimes, car on finira par penser, en fin
de compte, que celles-ci ne font que recevoir leur juste châtiment
pour avoir contribué à laisser les bidonvilles dans la crasse. Cette
croyance incite aussi au mépris de tous ceux ou toutes celles qui ont
été kidnappé(e)s, torturé(e)s, violé(e)s ou tué(e)s parce qu´ils
(elles) sont des ennemis du peuple. En ce sens, dialoguer avec les
bandits entre dans l´ordre normal des choses puisqu´ils mènent un «
juste combat »…
L´autre pan de notre hypothèse est que la stratégie de l´exécutif
s´inscrit dans un calcul politique égoïste. En effet, ce n´est plus
un secret de polichinelle qu´autour du Président il y a une lutte
acharnée pour sa succession. Monsieur le Premier Ministre, tout le
monde le sait, porte en lui une vocation présidentielle
irrépressible. En meeting public comme en audience avec ses proches,
il ne rate aucune occasion pour la manifester, sachant que son chef
l´a déjà choisi in petto. C´est un désir qui le tabasse comme une
démangeaison dans un quelconque endroit du corps peu accessible aux
ongles. Le contenir, paraît-il, lui fait plus de mal que de se laisser
aller - sans retenu - aux manÅ“uvres peu orthodoxes qui l´exposent Ã
la risée des observateurs attentifs. En fait, ce n´est pas un
problème en soi qu´un homme intellectuellement bien formé nourrisse
l´ambition d´être Président de son pays. Cela pourrait même
témoigner d´un sens élevé du sacrifice. Mais ce qui n´est pas
compréhensible c´est l´acharnement de notre chef de gouvernement Ã
marchander les bonnes grâces des bandits de grand chemin dans
l´espoir de mettre à son service leur « force de frappe » Ã
l´occasion des futures joutes présidentielles ; alors que, dans le
contexte actuel, on s´attendait plutôt à ce qu´il fasse montre de
sa capacité à concilier éthique, patriotisme éclairé, sens élevé
du devoir et stratégie politique pour accéder au fauteuil convoité.
Poursuivant aveuglement son instinct de déraison politique, il a fait
feu de tout bois et a juré par les grands dieux pour faire croire Ã
tout le monde que leur décision d´intégrer, Samba Boukman, un
présumé criminel, dans une commission aussi importante que la CNDDR,
est la meilleure de toutes les options envisageables. Aussi étrange
que cela puisse paraître, des gens réputés éclairés l´ont
fermement appuyé dans cette démarche. Mais, advenant que l´on
accepte pour vraie cette façon de faire, on pourrait pousser encore
plus loin le ridicule en créant d´autres structures du même genre et
en y intégrant de sinistres personnages comme Amaral, BlackTouTou,
TiLou, YoyoPiman, TouMouri, bref, tous ceux-là qui ont constitué le
haut commandement de l´Opération « Bagdad I » et qui se sont rendus
célèbres pour les atrocités qu´ils ont infligées à la population
haïtienne. Ainsi, pour la consommation de la communauté
internationale et des bailleurs de fonds, on verrait la ré-affectation
de ces « guerriers intouchables » à des taches leur permettant de
jouir d´un repos « bien mérité ». En contrepartie, ils
accepteraient le respect d´une trêve pour une durée négociée. Et,
pour le malheur de la démocratie, on constatera la re-mobilisation de
ces seigneurs du crime à l´approche des élections présidentielles
de 2010. Enfin…, même les plus incrédules pourront constater
jusqu´où peut aller un politicien haïtien quand il se laisse
emporter par un désir immodéré du pouvoir.
Contact : golius@
excite.com
[1] Economiste et Doctorant en Gouvernement et Administration Publique