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Group: soc.culture.haiti · Group Profile
Author: Annette
Date: May 8, 2008 07:56

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Éditorial LE MATIN du 8 mai 2008

La ministre Lassègue et la gouvernance d’Haïti

par Sabine Manigat

C’est cyclique. Comme la crise nationale sans doute. À intervalles
réguliers, la conduite des affaires du pays, la gestion du pouvoir
très précisément, fait l’objet de déclarations et de positionnements
qui en soulignent les faiblesses et les disfonctionnements. La
conjoncture actuelle est particulièrement propice pour inspirer ce
genre de déclarations puisque nous sommes à la fois en crise « de la
faim » et en crise « de gouvernement ». C’est ainsi qu’au cours des
dernières vingt-quatre heures, diverses personnalités ont pris la
parole pour exprimer différents points de vue sur plusieurs sujets
liés à la situation nationale. Dans cette abondance, trois
déclarations ont particulièrement retenu mon attention, car, selon
moi, elles énoncent les principaux abordages du problème de la «
gouvernabilité » en Haïti.

Il y a les déclarations faites, lundi, par le ministre des Affaires
étrangères chilien, Alejandro Foxley. À la suite des classiques
développements sur la fragilité de la situation en Haïti, ce monsieur
réaffirme la non moins classique détermination du Chili à «continuer
ses efforts de solidarité» envers notre pays. Dans les faits, cela
donne ceci : la fragilité d’Haïti est «politique, institutionnelle et
sociale». En conséquence, le Chili continuera à participer au sein de
la Minustah au renforcement de la gouvernance dans notre pays avec un
apport en … 500 soldats et quelque vingt policiers. Une fois de plus,
la démonstration est faite qu’une vision passe-partout de nos
problèmes et le choix de remèdes interchangeables prévalent dans la
communauté internationale. Il est vrai aussi de redire que le Chili, à
l’instar de la plupart des pays latino-américains contributeurs à la
Minustah, fait la politique de ses moyens qui est d’assurer une
présence par ses troupes avec la présomption d’influence qui peut en
découler, à défaut de pouvoir offrir une aide au développement
classique, économique.

M. Edmond Mulet, qui présida aux destinées de cette même Minustah
durant plus d’un an, intervient lui aussi, sans doute à l’occasion des
tractations en cours pour la formation du nouveau gouvernement. Avec
un brin d’arrogance ou, du moins, un peu plus que de la désinvolture,
l’ex-représentant spécial du secrétaire général de l’Onu cerne de plus
près les problèmes de gouvernance du pays en opinant sans ambages que
« les politiciens… agissent pour leur bénéfice personnel et pas pour
le pays. Des acteurs publics sur la scène haïtienne actuellement ...
viennent pour prendre et pas pour donner au pays…». Ce point de vue
par ailleurs difficilement réfutable est complété par une sorte de
mise en garde concernant l’aide promise à Haïti par la communauté
internationale (encore elle) : « Cela dépendra, dit Mulet, de la
volonté des Haïtiens, cela dépendra si la communauté internationale
voit du sérieux chez tous les acteurs (gouvernement, partis, secteur
privé)… ». Au passage, M. Mulet précise que la communauté
internationale n’abandonnera pas Haïti puisqu’en attendant que se
desserrent les cordons de la bourse, elle fournira – et gèrera elle-
même sans doute - 16 bateaux pour patrouiller nos côtes. À bon
entendeur salut!

Et puis Madame Jocelyn Lassègue a parlé. Une Haïtienne, une femme, a
dit la parole forte. Le texte de cette intervention a été publié dans
nos colonnes et largement diffusé, je n’en reprendrai donc pas le
contenu. Ce que je voudrais souligner ici, par-delà les éloges et les
critiques que n’a pas manqué de susciter cette prise de parole
publique, c’est que le problème de la gouvernance d’Haïti y est posé
et analysé avec la hauteur de vues et la rigueur qui font si
cruellement défaut sur la scène nationale. Le texte déroule
sereinement, en les articulant, un ensemble de problèmes que personne
ne découvre, mais qu’apparemment bien peu ont été capables jusqu’ici
d’énoncer en termes de propositions plutôt que de voeux pieux ou de
liste d’épicerie : la question du reflet de la composition
gouvernementale dans la représentation de l’État sur le territoire et
à l’étranger, celle concomitante de la cohésion gouvernementale et de
ses mécanismes : instances de concertation intra-exécutif et avec les
partis, consultations systématiques avec le Parlement; le problème clé
d’une politique de communication des responsables avec leurs mandants,
celui vital de mécanismes de suivi et d’évaluation de l’action
gouvernementale. Toutes ces facettes du « déficit
d’institutionnalisation » sont exposées avec la clarté de celle qui
s’est engagée, a vécu l’expérience et les problèmes et, surtout, plane
au-dessus des querelles d’individus et de chapelles pour diagnostiquer
les maux et indiquer quand et comment des redressements auraient pu
être opérés.

Reste à savoir si la nouvelle équipe saura lire, écouter et
comprendre. Car les problèmes posés par la ministre sont du ressort
exclusif de l’État et de la société haïtienne. En ceci, l’ambassadeur
Mulet a parfaitement raison. Nul n’est prophète en son pays, et en
Haïti moins qu’ailleurs, dit-on. Voici une excellente occasion de
faire mentir le dicton.

LE MATIN 8 mai 2008
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