Haiti--Gouvernance-- HECTOR -- Sortir du piège des faux semblants
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Group: soc.culture.haiti · Group Profile
Author: Annette
Date: Sep 24, 2006 15:20

Copie d'un message reçu :
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Ce texte de Cary Hector a été publié en deux parties dans les
parutions de LE MATIN des 21 et 22 septembre 2006
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ANALYSE / Réconciliation, gouvernance et autorité de l'État :
sortir du piège des faux semblants

Par Cary Hector

Deux éditoriaux récents, à la fois percutants et inquiétants, de
Sabine Manigat et de Claude Moïse (Le Matin, 14 septembre et 15-17
septembre 2006, respectivement) me fournissent le prétexte immédiat
à cette réflexion circonstanciée. Les deux, chacun à sa manière,
ont brossé des thèmes connexes, hautement volatiles, au demeurant
largement médiatisés. Pourtant, à deux ou trois jours
d'intervalle, l'effet-boule de neige ne manque pas de surprendre :
un cri d'alarme à résonance nationale, qui demande à être
répercuté et amplifié. D'où ma contribution.

Dans la foulée des « Cinq questions (à qui) d'autorité » qui
soulèvent l'indignation socratique de Sabine Manigat - entre
autres sur la récente CNDDR, l'apaisement social, l'autorité de
l'État - Claude Moïse développe un réquisitoire sans
faux-fuyants (« les pièges de la réconciliation »), axé sur le
thème central de l'autorité de l'État - de « l'autorité
démocratique de l'État - insiste-t-il, qu'il s'agit
d'instaurer ou de rétablir. À la bonne heure. J'y renvoie ceux et
celles qui, trop affairés, n'auraient pu que survoler les deux
éditoriaux. Ici, j'ai le souci de souligner quelques éléments
d'arrière-plan, avec une seule finalité : faire saisir, encore une
fois, l'essentiel de notre conjoncture nationale, complexe et
coriace, ainsi que l'éventail dominant de nos choix et options de
politique, dans la perspective de ce redressement national que tout un
chacun - acteurs locaux et internationaux - semble appeler de ses
vœux.

Le principal défi post-Lavalas/ Aristide : « passer en toute
confiance d'un passé divisé à un avenir partagé. »

J'emprunte cette formulation à la conclusion d'un Manuel récent
(2004) de l'IDEA (Institut International pour la Démocratie et
l'Assistance électorale) intitulé : « La réconciliation après un
conflit violent ». Pour parer à tout malentendu : extraite d'un
cadre contextuel universel, cette formulation est mise en exergue ici,
à titre analogique, par rapport à la conjoncture
post-Lavalas/Aristide. La saisie spécifique des déterminants de
celle-ci demeure toujours péremptoire. Au bout du compte, elle
constitue le fondement même du fameux consensus national qui doit
justement relier le « passé divisé » à « l'avenir partagé ».
Il s'ensuit deux questions majeures pour l'action politique
gouvernementale ainsi que les choix et décisions pratiques qui la
sous-tendent : Par où passe ce consensus ? Par où ne passe-t-il pas
ou, mieux, par où ne devrait-il pas passer ?

Depuis le retour à la légitimité constitutionnelle (installation du
président Préval le 14 mai 2006 ; installation du Premier ministre
Alexis le 9 juin 2006), des réponses à la première interrogation
nous sont fournies en principe par les discours et prises de parole
publics et officiels des deux chefs de file du pouvoir Exécutif,
relayés par les porte-parole attitrés du pouvoir Législatif, sans
doute ici et là avec les réserves, bémols et autres ingrédients
témoignant de la volonté d'affirmation autonome de ce pouvoir. Puis
comme symbole fort et palpable du consensus: l'établissement d'un
« gouvernement pluriel » auquel sont associées des formations
politiques présentes au Parlement, susceptibles de pro- mouvoir
conjointement l'action gouvernementale. Le tandem Préval - Alexis
serait-il donc bien parti ?

Or, plus de cent jours plus tard, les deux éditoriaux mentionnés
précédemment tirent la sonnette d'alarme et font défiler, sous nos
regards ahuris, « les graves dérives de la gouvernance » (C. Moïse)
ou « la véritable entreprise de brouillage des faits, des valeurs,
des discours » (S. Manigat) à laquelle l'opinion nationale serait
actuellement confrontée. Via des initiatives mal inspirées
(délibérément ?) de la Justice, de l'État, de la Minustah,
notamment. Bref, des exemples précis et parlants sur les avatars
déjà constatés et les impasses appréhendées du « consensus
national ». À quoi faut-il les attribuer et comment les endiguer pour
pouvoir avancer, malgré tout, vers « l'avenir partagé » possible
?

Écarter résolument les mirages pervers de la « réconciliation »
mal comprise

Depuis fin février 2004 jusqu'à nos jours, la « Communauté
internationale» nous a globalement enfermés dans le corset conceptuel
et commode (pour elle) d'une situation « post-conflictuelle » à
laquelle il conviendrait de remédier par les mécanismes établis du
système onusien de « construction de la paix » (DDR, justice
restauratrice ou transitionnelle, divulgations de la vérité,
réparations, construction démocratique, etc.). Éprouvés ou rôdés
ailleurs (Cambodge, Kosovo, Timor Oriental, Rwanda, etc.), ces
mécanismes devraient pouvoir, toutes proportions gardées et avec les
adaptations requises, s'appliquer «également» au cas haïtien. Il
faut tout de suite ajouter que l'Onu, via le Conseil de sécurité,
avait bel et bien acquiescé à une requête spécifique préalable de
l'État défaillant haïtien pour une présence de forces
internationales d'interposition et de pacification. La suite est
ample- ment connue et documentée.

Cela dit, il faut bien voir en face les conséquences progressives et
imparables de la présence institutionnelle de l'Onu sous l'égide
de la Minustah en Haïti et que résume une seule expression,
d'ailleurs utilisée explicitement dans les sphères gouvernementales
: la mise sous tutelle de facto d'Haïti. Sans connotation
polémique, encore moins larmoyante, mais reconnaissance factuelle
d'un état de fait, non pas pour l'accepter et l'intérioriser
comme « norme de vie nationale », mais pour le surmonter
progressivement et y remédier nationalement. Et comme de fait, le
document de travail soumis par le pouvoir Exécutif à la Conférence
des Bailleurs de Fonds (25 juillet 2006) affirme expressément et
d'entrée de jeu : le retour à l'ordre constitutionnel s'entend
de la démarche de « reconquête (par le peuple haïtien) de sa pleine
souveraineté ». Dont acte.

Néanmoins, une rectification historique préalable s'impose, selon
l'entendement partagé par nos observateurs les plus avisés
(historiens professionnels, analystes, directeurs d'opinion, leaders
politiques de premier plan, etc.). Depuis le 7 février 1986, la scène
politique haïtienne est fondamentalement caractérisée par
l'avènement d'une fracture sociopolitique décisive, issue de
l'irruption revendicatrice des masses populaires exclues durablement
de la gouvernance autoritaire, élitiste et autocratique de l'État
haïtien après 1934. Cette fracture ne s'est pas muée en un conflit
armé polarisant (guerre civile), lequel aurait entraîné, après sa
résolution, une situation «post-conflictuelle » à l'instar des
cas « classiques » signalés plus haut. Ce qu'il convient de mettre
en relief : c'est, en vingt ans, depuis 1986, la désarticulation
avancée de nos institutions étatiques (notamment par la corruption
tous azimuts, la percée du narcotrafic et de la criminalité
politique), la désocialisation marquante du corps social haïtien, les
avancées trop fragiles et les revers persistants de la construction
démocratique à partir de 1987, etc. Telle serait la configuration
essentielle du soubassement conflictuel permanent de l'État
haïtien, en perdition depuis 1986 et au bord de l'effondrement
institutionnel en 2004. À quoi il faut ajouter les pertes
incommensurables (matérielles et humaines) causées par la rage
destructrice du terrorisme d'État hérité de Duvalier (1957- 1971)
et renouvelé sous Aristide II (2001-2004).

Dans un tel contexte de désintégration structurelle prolongée, de
quelle «réconciliation» (collective/nationale) peut-il et doit-il
s'agir ? On le voit bien : il ne peut s'agir de «réconciliation»
de type onusien classique, i.e entendue comme la transposition de
mécanismes ou de recettes d'inspiration techno-bureaucratique, non
imprégnés des contingences historiques et culturelles de la situation
« post-conflictuelle » à gérer, celle-ci étant de surcroît
confiée à la supervision hiérarchique globale «d'experts»,
aisément transférables d'un cas à l'autre...

Non, notre reprise en main doit s'entendre d'une démarche
collective de réhabilitation étatique- nationale, à travers des
initiatives concertées du gouvernement légitime, de la société
civile, d'organisations citoyennes, religieuses, professionnelles,
associatives, etc., sous l'égide et la direction d'acteurs
nationaux responsables, avec l'appui éclairé de la Communauté
internationale et d'autres ressources internationales solidaires.
En ce sens, les propres constats de l'IDEA confortent cette vision de
la «réconciliation». Celle-ci, affirme le Manuel, est à la fois un
but et un processus ; processus global et inclusif. Ses
caractéristiques principales : le long terme ; des implications
profondes (changements dans les attitudes, les aspirations, les
émotions et les sentiments, etc.); un processus très large et pas de
recette unique pour sa réussite.

Quant à la Communauté internationale, elle devrait se soumettre à
certaines « règles d'engagement », à partir du principe que « la
réconciliation (....) ne peut pas être importée de l'extérieur.
» D'où, pour les acteurs étrangers, «un rôle de soutien et de
facilitation de politiques.» L'IDEA suggère une approche «prudente
et contenue» qui implique, entre autres, une évaluation du contexte
particulier d'une situation post-conflictuelle et l'acceptation du
fait que le processus doit être « possédé » localement
(l'appropriation première par les acteurs locaux).

Donc, oui à l'inclusion sociale, à l'apaisement social, à la
volonté de réhabilitation de l'État national et de reconquête de
la pleine souveraineté, mis de l'avant jusqu'ici par le
gouvernement Préval-Alexis, sous réserve de ses pratiques politiques
d'accompagnement et de concrétisation. (J'y reviens plus loin).
Mais il nous faut d'emblée et en même temps revisiter et
inventorier les initiatives citoyennes positives qui ont contribué (ou
contribuent) à notre démarche collective de réhabilitation
étatique- nationale : par exemple, l'entreprise de « Nouveau
contrat social » du Groupe des 184, le Manifeste et le Bilan de la
Commission présidentielle de commémoration du Bicentenaire de
l'Indépendance d'Haïti, les apports de mouvements citoyens et
communautaires aux initiatives de dialogue national, etc.

Notion - symbole de la modernité économique et politique depuis sa
mise en circulation par la Banque mondiale (1989) et sa
réappropriation/diffusion par le PNUD (années quatre-vingt-dix), la
gouvernance - plus spécifiquement «la bonne gouvernance» -
demeure aujourd'hui le paramètre de référence suprême en matière
de développement international et surtout de coopération
internationale, bilatérale ou multilatérale. Sous la houlette de la
BM et du FMI ou d'autres instances régionales (OEA, BID), nous n'y
échappons point. Rigoristes voire tatillonnes (surtout en matière de
«bonne gouvernance»), les conditionnalités imposent
l'autodiscipline et bien sûr l'obligation de résultats. Les
écarts entre le dire et le faire sont vite sanctionnés : constats de
non-performances, rétentions de fonds, blocages institutionnels, etc.
Ceci pour la gouvernance économique.

Mais la gouvernance s'entend aussi de la «gouvernance politique».
Je me range du côté des Latino- américains qui, à partir des
années quatre-vingt, lui ont préféré et substitué la notion de
«gouvernabilité», et singulièrement celle de «gouvernabilité
démocratique». En peu de mots : il s'agit de la gestion
sociopolitique des affaires publiques, axée sur le dialogue et la
négociation entre les acteurs politiques et sociaux. À quelles fins ?
Rechercher des consensus autour de l'action gouvernementale et,
spécifiquement, des politiques publiques. Une caractéristique
fondamentale de cette approche : dépasser les logiques binaires
traditionnelles : gouvernants/ gouvernés, État/société civile,
secteur public/secteur privé, etc. pour privilégier des logiques
transversales de l'action publique (partenariats, coalitions,
alliances, etc.). Une telle démarche s'est révélée productive et
fructueuse dans des environnements politiques fortement imprégnés de
polarisations multiples et à cohabitation partisane extrêmement
malaisée sinon durablement hostile et conflictuelle (par ex. Amérique
centrale).

Aussi n'est-ce point par hasard que le gouvernement Préval/Alexis
ait embrassé volontiers cette vision de la gestion sociopolitique des
affaires publiques : non seulement les multiples exhortations et
pressions de la Communauté internationale y ont grandement contribué,
mais aussi la propre configuration de l'échiquier politique
postélectoral (surtout au Parlement) mettait en évidence la
nécessité d'une gestion partagée du nouveau pouvoir : d'où
l'idée d'un « gouvernement pluriel ». On s'est gardé
d'avancer celle plus engageante de « gouvernement de coalition »,
faute sans doute de partenaires idoines, mais c'est une autre
histoire. Pour le moment, en tout cas, qu'il s'agisse de la
«Déclaration de politique générale» du Premier ministre Alexis ou
des documents disponibles sur les projets de développement durant le
quinquennat 2006-2011, «la bonne gouvernance» et, implicitement, la
gouvernabilité démocratique constituent des termes de référence
solennels de l'action gouvernementale.

Seulement voilà : « les graves dérives de la gouvernance »
épinglées par Claude Moïse ainsi que « les cinq questions »
dérangeantes de Sabine Manigat font déjà apparaître des écarts
grinçants entre le dire et le faire de la gouvernance. Maladresses ?
Manque de vigilance ? Realpolitik ? Cynisme calculé ? Quoi qu'il en
soit, l'enjeu demeure la crédibilité du processus et de sa
transparence aux yeux de l'opinion publique nationale. L'on ne
contestera pas aux décideurs nationaux, singulièrement aux deux
principaux tenants du pouvoir Exécutif, la responsabilité politique
de la recherche active des voies pratiques de la pacification et de la
«réconciliation» à l'haïtienne. Mais celles-ci ne sauraient en
aucun cas être délestées de critères éthiques et moraux,
garantissant ainsi une prime à l'oubli opportuniste ou, pire, à
l'impunité désinvolte.

Ainsi, il s'avère inadmissible ou incompréhensible qu'un ancien
porte-parole de « l'opération Bagdad » puisse « représenter la
Présidence » au sein de la CNDDR. En quoi, C. Moïse et S. Manigat
ont d'emblée raison.

Il convient de prolonger cette réflexion dans le champ de la culture
politique. Comment concilier le marronnage dans l'espace public
gouvernemental avec les exigences de transparence, d'éthique de la
responsabilité, etc. intrinsèques à la gouvernabilité démocratique
? Certes, on ne change pas tout bonnement de culture politique, mais il
y a des apprentissages à vouloir faire et des comportements à vouloir
assumer, justement pour rendre crédible et conforter l'affirmation
de l'autorité de l'État à laquelle le nouveau gouvernement se
fait fort de s'identifier. Avec raison. L'autorité de l'État
c'est, avant le déploiement de la force légitime, la relation de
confiance entre la citoyenneté et les tenants de l'État
élémentaire ? Peut-être, mais, dans notre cas, primordiale et
déterminante pour « l'avenir partagé » ou, à court terme, pour
le nouveau départ promis par « le quinquennat de l'espoir ».

LE MATIN jeudi 21 et vendredi 22 septembre 2006
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