HAITI-- Cyclones-- Le bon usage du désastre
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HAITI-- Cyclones-- Le bon usage du désastre         

Group: soc.culture.haiti · Group Profile
Author: Annette
Date: Sep 20, 2008 07:51

Copie d'un message reçu :
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Le texte de Jean-Claude Bajeux ci-joint devrait être un de ces textes
mémorables que le récent désastre national aura inspirés. On ne peut
que souhaiter qu'il soit médité et serve d'introduction aux autres
réflexions qui paraiient ou qui paraîtront. Bajeux nous rappelle que
nous devons chercher les modalités de la concorde minimale pour nous
donner enfin un projet national clair et (ajouterai-je) inclusif,
projet fondé sur le bien collectif et non dans le sauve qui peut
individuel où sont piétinés les corps et les âmes.

Lisez, relisez et faites lire ce texte.

Adrien
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L’EMPIRE DE L’EAU

Par Jean-Claude Bajeux

Les jours de “Haïti chérie” semblent bien révolus et bien des
refrains du romantisme haïtien, même « Choucoune » font mal à entendre
ou à chantonner, après les trois ouragans qui ont frappé le pays, tout
le pays. Il semblerait que ce qui est arrivé à Gonaïves, il y a quatre
ans, exactement, n’était qu’un avertissement, comme une répétition
générale de désastres à suivre. Cette fois-ci, c’est littéralement le
ciel qui nous tombait sur la tête aux quatre coins du pays, coupant
les routes, emportant des ponts et rendant quasi impossible, pendant
des jours, d’aider ceux qui étaient pris par les eaux, les victimes,
les prisonniers de l’eau.

Dans les journaux, les radios, les écrans de télévision, ce que nous
percevons, c’est beaucoup plus qu’une catastrophe nationale. C’est la
catastrophe de la nation. C’est un verdict apocalyptique, concernant
les responsables irresponsables, les farceurs pontifiants, les
corrompus endurcis, les casseurs, nous tous sans exception. Que
répondra-t-on dans trois, quatre ans quand le morne l’Hôpital se sera
effondré sur Port-au-Prince ?

Pourtant, l’eau de plus en plus est classée comme une richesse qui se
vend cher, qui s’évalue cher et qui a fait la fortune de grandes
compagnies mondiales inscrites à la bourse. L’eau, sous toute sa
forme, salée, douce, tiède, glace ou neige est célébrée comme une
bénédiction, eau lustrale dans des rites sacrés immémoriaux. Le tiers
d’ile que nous occupons, avec plus d’un millier de kilomètres de côtes
reçoit, de cette mer, du soleil et du vent, plus d’eau que nous ne
pourrions utiliser. Et chacun de nous conserve, idéalisée, le souvenir
d’heures de grâce en compagnie de cette amie de toujours, une eau,
quelque part, source de bonheur.

Mais aussi, inconscients comme nous avons l’air de l’être, ignorants
des secrets de cette mère du monde, l’eau, indifférente, claire ou
boueuse, insidieuse ou violente est capable, nous le voyons, nous
l’avons vu, nous le verrons, les larmes aux yeux, de déployer, sur
nous, devant nous et tout autour de nous, une puissance de caprice et
de destruction, au lieu d’être une source de bien-être. Car pour
révéler ses bienfaits, elle demande un traitement spécial, d’être
reçue de façon spéciale sinon elle revient au tohu-bohu originel,
chaudron de désordre et d’infécondité, faisant éclater de partout les
arbres, la terre, les roches, les ponts, les routes et les
habitations, en route pour un rendez-vous avec la mer.

La leçon après ces passages cycloniques, tumultueux, de la violence
aquatique est claire. Il nous faut répondre à ce message, pour ne pas
dire cet ultimatum. Pour que l’eau soit richesse et non malédiction,
il nous faut, de la source à la mer, créer les chemins de l’eau et
prévoir, entre ces deux points, tous les usages possibles de l’eau
pour en tirer le maximum de bénéfices, apprivoisant sa turbulence pour
utiliser la variété vitale de ses services. C’est donc tout un pays
qu’il nous faut aménager. Pour survivre, nous sommes acculés à
accepter le défi faustien de réaliser la séparation de l’eau et de la
terre, préparer les circuits qui permettent à l’eau qui tombe de
retrouver les chemins de l’eau qui dort. C’est pourquoi dans un pays
comme le nôtre, la première filière pour un futur libéré de nos
tragédies récentes est la filière de l’eau, elle qui conduit à toutes
les transformations qui répondraient aux multiples besoins de
l’exister humain. Nous n’avons pas d’autre choix.

Eau qui lave, qui nourrit et alimente la vie, eau qui nettoie, eau qui
ruisselle là où l’on veut qu’elle ruisselle et pas ailleurs, eau qui
cuisine, l’eau, source d’énergie, l’eau qui s’allie à la terre, l’eau
est une invitée qui récompense de mille façons ceux qui savent
préparer sa venue. En fait un pays qui marche mal est un pays ou l’eau
n’est pas où elle devrait être et ne peut faire ce qu’elle est
supposée faire. Cette leçon est primordiale, que ce soit pour les pays
plein de montagnes, ou pour les pays plats comme la main. Pour faire
exister notre terre, il faut sur tout le parcours, de l’amont à
l’aval, avoir dessiné les chemins de l’eau pour les buts précis
définis par un projet national. C’est une condition sine qua non de la
vie des communautés humaines. Sinon au bout du compte, on se retrouve
à brasser les sables du désert ou à barboter dans les boues des
marécages. Nous n’avons pas le choix. L’eau et la terre définissent
pour de longues années encore le destin national, sa faillite ou sa
réussite.

Voici donc que nous sommes le dos au mur, aujourd’hui, contemplant le
drame. Les photos, les témoignages nous renvoient à l’image d’un échec
collectif qui est bien notre échec. La solidarité à quoi personne ne
peut dire non nous mènera-t-elle à de grandes déterminations ? Verrons-
nous s’entrouvrir la porte pour qu’une nation se refonde, pour qu’un
pays renaisse ? L’eau serait alors la filière primordiale qui ne
supporte pas les petits projets, ni les dons qui n’en finissent pas,
ni l’indolence calculée d’une bureaucratie, ni les contrats secrets ni
les dessous de table. La terre et l’eau seraient le tissu, la matière
de ce grand projet national et comme la matrice d’une nation qui
surgirait hors de la honte, hors de la misère, hors de mendicité, «
hors d’eau ».

Pour cela doivent fonctionner deux autres filières dont il faudra
reparler qui, elles aussi, sont nécessairement convoquées, la filière
du savoir, des savoir-faire, de la compétence et cette autre, la
gestion, l’organisation séquentielle des actions, la volonté de gérer
et de faire fonctionner l’entreprise nationale de production et de
services..

A ce compte, l’eau, aurait trouvé sa finalité : une terre fertile et
un peuple au travail.

Jean-Claude Bajeux
17 septembre 2008
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