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Agora
HAÏTI/ CYCLONE : L’important c’est de donner, mais…
par Nancy Roc
LE MATIN 17 septembre 2008
« Un des tests de l’autorité est d’identifier un problème avant qu’il
ne devienne une urgence », disait Glasgow. Si l’on en croit ce dicton,
les autorités haïtiennes qui se sont succédé ont donc lamentablement
échoué. Et, ceci, à tous les niveaux, vu que tout est urgent en Haïti.
Ainsi, « à force de sacrifier l’essentiel pour l’urgent, on finit par
oublier l’urgence de l’essentiel » (Edgard Morin).
Pourtant, en matière d’environnement, tant d’experts, de journalistes
et de militants environnementaux ont, depuis des décennies, tiré la
sonnette d’alarme sur la catastrophe que constituait notre
écosystème.
En novembre 2007, Le Matin avait consacré toute son édition du 9 au 11
novembre à la problématique environnementale. Une idée de Nicole
Siméon, appuyée par la direction éditoriale du journal. Le Matin avait
fait appel à de nombreux spécialistes, journalistes et écrivains tant
du pays que de la diaspora. « Protéger notre environnement ou périr »,
titrait Le Matin dans ce numéro spécial. Aucune réponse des autorités,
aucune action concrète pour parer à la tragédie que nous traversons
aujourd’hui et dont les effets se feront ressentir encore pendant de
nombreuses années. De plus, ils s’aggraveront car, avec les
changements climatiques, les cyclones seront de plus en plus puissants
et « les pluies décennales qui menaçaient Haïti deviendront annuelles
», a déclaré le ministre de l’environnement, Jean-Claude Germain, sur
l’émission Metropolis, suite au passage d’Hanna.
Aujourd’hui, nous sommes donc rattrapés par l’immensité de l’urgence
car, pour paraphraser Newton, à force d’avoir construit trop de murs
entre nous, nous n’avons pas su créer les ponts nécessaires à la
reconstruction de la nation. Résultat : en 2008, cette dernière est
aux trois quarts détruite.
« La situation est réellement catastrophique et Haïti prendra des
années à se relever de cette saison cyclonique », a déclaré au Matin,
Carine Guidicelli, le lundi 15 septembre. Pour la responsable de
communication et de levée de fonds du CECI, la plus importante agence
canadienne de développement oeuvrant en Haïti depuis 40 ans, « le
pire, c’est qu’on recule à chaque fois ». En effet, les Haïtiens n’ont
pas su se prendre en main et encore moins leur environnement. Si ces
derniers agressent souvent la communauté internationale, on est en
lieu de se demander ce qu’ils feraient sans celle-ci. Aujourd’hui
encore, ils sont obligés de faire appel à elle pour venir en aide aux
sinistrés et à la reconstruction du peu d’infrastructures dont
disposait le pays. Combien de temps, cette communauté attendra-t-elle
que les Haïtiens prennent leur responsabilité et arrêtent de se
diviser pour s’atteler à l’essentiel ? En effet, Haïti n’est pas le
seul pays qui fait face Ă des catastrophes naturelles. La saison
cyclonique a durement frappé les États-Unis qui, certes, peuvent faire
face aux dégâts, mais « la situation est horrible au Népal » a
souligné Carine Guidicelli qui révèle que la mousson a ravagé l’Inde
au début du mois de septembre et que, désormais, les réfugiés
environnementaux arrivent au Népal. « Les gens (dans les pays pauvres)
n’ont plus la capacité de prévenir le danger et d’y répondre »,
précise la responsable du CECI qui œuvre aussi dans ces deux pays
d’Asie. Cuba et l’Indonésie n’ont pas échappé aux pluies diluviennes
de ce mois et « c’est la catastrophe partout », a-t-elle déclaré.
Les grandes agences de développement canadiennes (ou autres) ne
pourront donc pas éternellement venir en aide à des pays qui ne se
prennent pas en main ou dont les gouvernements sont entachés de
corruption comme le nĂ´tre. La mobilisation de la diaspora, suite au
passage de la tempête Jeanne aux Gonaïves en 2004, avait été
exceptionnelle. La communauté haïtienne de Montréal avait donné
l’exemple en donnant plus de $ CAN 530.000 lors d’un radiothon
organisé par la radio haïtienne CPAM et l’Organisme d’entraide canado-
haïtien, l’ODECH. Le reste de la diaspora avait suivi : Miami, Boston,
Paris, New York, tout le monde avait mis la main à la pâte.
Malheureusement, l’absence de coordination et d’organisation de
certains organismes a entravĂ© l’aide directe aux GonaĂŻviens Ă
l’époque. La corruption s’est mise de la partie et des détournements,
autant sur le terrain qu’à travers certains organismes ou encore la
douane haïtienne, a marqué de façon indélébile ce grand élan de
générosité de la diaspora envers la terre natale. Cette année, tout le
pays paye le prix fort de cette corruption d’autant que les coupables
n’ont jamais été poursuivis. Quant à la campagne de lutte contre la
corruption lancée par René Préval au début de son second mandat, elle
ne s’est jamais concrétisée, ce qui a rajouté à la réticence des
Haïtiens, tant en Haïti qu’en diaspora, de se remobiliser pour aider
la patrie sinistrée cette année.
Ainsi, sur un million de dollars espéré par le CECI pour venir en aide
aux sinistrés haïtiens, seulement $ 100.000 dollars ont été récoltés
depuis l’appel d’urgence lancé par cet organisme canadien le 4
septembre dernier. Idem du côté d’Oxfam–Québec qui n’avait récolté que
$ 75.000 sur un appel d’un million de dollars. Malgré tout, Carine
Guidicelli persiste : « L’important c’est de donner, quelle que soit
l’agence choisie, car nous travaillons tous en complémentarité sur le
terrain. Il faut donc que les gens soient généreux et restent
mobilisés ».
Légère amélioration dans la diaspora du Canada
Suite aux ratés de la collecte de fonds en septembre 2004, lors de la
tempête Jeanne aux Gonaïves, la communauté haïtienne de Montréal
hésite encore à se mobiliser pour venir en aide aux sinistrés de la
tempĂŞte Hanna.
Échaudés par « l’affaire CPAM » sur laquelle toute la lumière n’a pas
encore été faite, nos compatriotes sont divisés autant que frustrés de
ne pas pouvoir venir en aide aux sinistrés plus rapidement. Toutefois,
suite à une réunion au consulat d’Haïti la semaine dernière avec une
vingtaine d’organisations, une conférence de presse a eu lieu vendredi
dernier au complexe Cristina, réunissant huit organisations
humanitaires œuvrant pour Haïti. Suite à ladite conférence, Carine
Guidicelli a reconnu que « même si ce n’est pas la frénésie, l’argent
rentre régulièrement, il y a des progrès et les médias restent
mobilisés », a-t-elle précisé. Ainsi, de $ 100.000 dollars, les dons
sont passés à $ 125.000 en trois jours au CECI, nous a-t-elle affirmé.
Toutefois, on note une désorganisation du côté des membres du corps
diplomatique haïtien au Canada qui, en une semaine, ont reçu trois
ordres différents : ceux de transmettre les dons d’abord au ministère
des Affaires étrangères, ensuite à celui de l’Intérieur et des
Collectivités territoriales, enfin à la Protection civile et, ce
lundi, au ministère des Finances sous le compte « SOS victimes
inondations Haïti », numéro (2444) 1049-359». Rien donc pour rassurer
la diaspora.
Cette dernière ne baisse pourtant pas les bras et diverses activités
sont planifiées pour cette semaine. Ainsi, le Regroupement des
organismes canado-haïtiens pour le développement (ROCAHD), en
collaboration avec OXFAM-Québec et la Fédération des travailleurs du
Québec (FTQ) a lancé officiellement sa campagne de collecte de fonds
d’urgence afin de pouvoir soulager la misère et la souffrance des
familles touchées par les ouragans. Le ROCAHD organise une collecte de
fonds le dimanche 21 septembre avec, au programme, une célébration
commémorative à la mémoire des disparus, un spectacle de circonstance
avec la troupe de danse Mapou Guinen., des poèmes avec Société
Paroles, chants, etc.
D’autre part, le dimanche 28 septembre de 8 heures à 20 heures, le
ROCAHD, toujours en collaboration avec OXFAM-Québec et la FTQ,
organise un grand ralliement de radiothon encore au 7400 boulevard St-
Laurent afin de donner à tout un chacun l’occasion de laisser parler
son cœur en faveur d’Haïti.
Enfin, le «Match de la vie», organisé notamment par Claudel Toussaint
du CONACOH, le Conseil national des citoyens et citoyennes d’origine
haïtienne à but non lucratif, opposera une sélection de football
formée d’anciens joueurs d’élite d’origine haïtienne à une sélection
du Centre national de haute performance de la Fédération de soccer du
Québec, le jeudi 18 septembre 2008.
Tous ces organismes sont reconnus pour leur sérieux et nous
déconseillons fortement toute autre initiative, venant de citoyens ou
de festivals à Montréal, prétendant aider Haïti, jusqu’à preuve du
contraire. À bon entendeur, salut !
Les leçons à tirer
Le week-end écoulé, la population de Port-au-Prince s’est mobilisée
lors d’un radiothon en faveur des sinistrés des récents cyclones.
C’était une première et les organisateurs ont récolté plus de 12
millions de gourdes à la mi-journée, soit environ 300.000 dollars
américains. Cette somme ne tient pas compte des sommes recueillies
dans les autres points de chute et dans les villes de province. Des
artistes et des représentants de tous les secteurs de la vie nationale
étaient présents au Parc historique de la canne à sucre le dimanche 14
septembre 2008.
Un bel exemple, mais pas suffisant par rapport à l’objectif de cet
événement qui était de 100 millions de gourdes de dons, selon M.
Réginald Boulos. Ainsi, ce dernier a eu l'honnêteté de ne pas utiliser
le mot « satisfaction » par rapport à ce radiothon, mais d’appeler la
population Ă continuer Ă se mobiliser pendant le reste de la semaine.
En effet, les résultats de cet événement sont piètres lorsque l’on
considère les millionnaires qui existent en Haïti ou les institutions
financières – notamment les banques qui se targuent d’être des
exemples ou des mentors de la culture haĂŻtienne alors que tout le
monde sait que certaines de ces institutions sont mêlées au
blanchiment de l’argent de la drogue. La seule institution qui mérite
nos applaudissements et notre reconnaissance est la DIGICEL. Je peux
le dire haut et fort et sans rien lui devoir. Il nous faut reconnaître
que c’est la seule institution qui a donné, bien avant ce radiothon,
40 millions de gourdes (soit, 1 million de dollars US) aux victimes
des cyclones qui ont récemment frappé Haïti. Ainsi, la somme la plus
importante vient, certes, d’une compagnie adoptée par Haïti, comme
elle l’a elle-même reconnue, mais elle a eu la décence et la
générosité de retourner à Haïti ce qu’elle lui a donné. Que font les
autres ? Rien, sinon de se pavaner et de sucer le pays.
M. Boulos a dit constater que les HaĂŻtiens manifestent une certaine
méfiance à l’égard des organisateurs de collecte de fonds en faveur
des sinistrés. Mais aujourd’hui, cette méfiance s’étend d’Haïti à sa
diaspora et entrave l’aide d’urgence à apporter à un pays pratiquement
détruit. Pourquoi ? Tout simplement à cause de la corruption qui a
toujours caractérisé notre pays.
Cette corruption endémique s’est encore récemment manifestée à travers
les révélations de l’affaire IDT/ Téléco qui a prouvé que JeanBertrand
Aristide avait Ă©tĂ© le rĂ©cipiendaire de millions de dollars dĂ©tournĂ©s Ă
travers un compte offshore situé aux îles Turks and Caïcos. Le
gouvernement n’a jamais réagi à ces révélations et encore moins
enclenché une enquête. Ces deux dernières semaines, les pouvoirs
exécutif et législatif ont été éclaboussés par le vol de nombreux
chèques au sein du ministère de la Condition féminine et des Droits de
la femme ainsi que par la découverte d’un réseau de faussaires à la
Primature et au Parlement. Un autre dossier de corruption a été
également révélé le samedi 12 septembre au Parlement. Une organisation
populaire aurait utilisé de fausses signatures du député Cledor Myril
et de l’ancienne sénatrice Evelyne Cheron pour réclamer le financement
d’un projet de 30 000 dollars américains. Une enquête aurait été
lancée par le parquet de Port-auPrince, mais au pays de « l’enquête se
poursuit », il y a peu d’espoir d’avoir des résultats, surtout lorsque
toute l’attention de la nation est focalisée sur les dégâts des
récents cyclones.
« La question de l’environnement est aussi économique, c’est le reflet
de la crise de la société haïtienne », a fait valoir le président
haïtien dimanche lors du radiothon en faveur des sinistrés. Il a aussi
invité ses compatriotes à prendre conscience de l’état de dégradation
de l’environnement du pays . « Il faut une prise de conscience
collective pour rendre cette réflexion possible», a-t-il déclaré. Le
président passe de priorité à priorité : la lutte contre la
corruption, la relance de la production nationale, aujourd’hui
l’environnement et le rétablissement des voies de communication. Or,
sans lutte contre la corruption, à tous les niveaux, rien n’aboutira
vraiment en HaĂŻti. Ni Ă court, ni Ă moyen, ni Ă long termes.
Dimanche dernier, René Préval a déclaré au micro d’Hérold
JeanFrançois, que « dire est une chose, mais agir est aussi important
». Venant de lui, si la situation n’était pas aussi tragique, on
aurait pu en rire. Alors, nous espérons – si cela est encore permis –
qu’il appliquera ses propres dires en assénant un grand coup de poing
sur la table de la corruption afin d’enclencher le changement
nécessaire en matière d’administration, de gestion et de mentalité.
Notre environnement, du politique à l’air qu’on respire, ne pourrait
qu’en bénéficier.
L’activiste français, Nicolas Hulot, a eu à dire que « l’image alerte,
l’écrit persuade». Espérons que ce dicton sera appliqué par les
compatriotes qui auront lu cet article et tous ceux qui seront, une
nouvelle fois, publiés par Le Matin.
Montréal, le 16 septembre 2008.
Par Nancy Roc
LE MATIN mercredi 17 septembre 2008