HAITI -- Culture-- GLISSANT-- Haïti, point focal de la Caraïbe
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HAITI -- Culture-- GLISSANT-- Haïti, point focal de la Caraïbe         

Group: soc.culture.haiti · Group Profile
Author: Annette
Date: Jun 6, 2008 10:15

Copie d'un message reçu :
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Haïti, point focal de la Caraïbe

Par Édouard Glissant

La question que je me pose est double. Je ne voudrais pas que nous
regardions Haïti seulement sous l’angle du passé, quoique ce passé
soit glorieux. Nous savons tous que Haïti, du point de vue de
l’importance historique, est la terre mère des Antilles et de la
Caraïbe, mais il me sem ble qu’il faut dépasser cette perspective et
je suis plutôt intéressé par les énormes potentiels artistiques et
culturels d’un pays qui a tellement souffert de la misère et de
l’absence d’infrastructures. Il me semble qu’il y a là un miracle
permanent sur lequel il faut jouer et, par conséquent, célébrer
l’histoire d’Haïti, mais aussi la dépasser et voir les perspectives de
création et peut-être aussi les capacités de fédération d’Haïti. Car
ce qui est, peut être, un des points, un des principes qui réunit tous
les acteurs de la Caraïbe est la reconnaissance d’Haïti comme point
focal de la région.

Par conséquent, voici la ques tion que je me pose : est-ce que nous
pouvons, nous autres, Caribéens créolophones, anglophones,
francophones, hispanophones et les autres, nous retrouver en Haïti
dans tous les sens du terme? Je le crois, malgré les effroyables
problèmes qui se posent aux Haïtiens. À mon avis, ce sont leurs
problèmes, c’est à eux de les résoudre, ce n’est pas à nous; mais,
malgré cela, je crois qu’il y a là un lieu de rencontre, un lieu de
passage, un lieu où nous pouvons trouver des passeurs. Des passeurs de
frontières réelles, des passeurs de frontières de l’imaginaire, et que
c’est un deuxième ou un troisième ou un quatrième élan qui se pose
aujourd’hui, qui se propose à Haïti. Je crois que ce pays, une fois de
plus, en sera digne et j’espère que nous serons dignes de la vocation
de dignité de la Caraïbe dans sa diversité, car il ne faut jamais
oublier sa diversité.

Il y a plusieurs axes autour desquels nous pouvons partager nos
facultés de création. Un des premiers serait de considérer aujourd’hui
la différence entre une pensée continentale et une pensée
archipélique. Il est temps de réfléchir aux qualités de ces régions du
monde que l’on appelle les archipels, qui ont été le plus souvent des
régions dominées, dont la pensée pourtant très fluide et très vive a
été étouffée par les énormes et somptueux systèmes des pensées
continentales. Un des points sur lesquels il faut réfléchir, c’est
l’intervention et l’intrusion bénéfiques des pensées archipéliques
dans les pensées du monde aujourd’hui, que ce soit dans le Pacifique,
dans l’archipel Caraïbe ou dans certains archipels européens. Le
deuxième point est, à mon avis, la question des langues. C’est la
question qui nous a séparés dans l’archipel Caraïbe et c’est la
question dont la méditation doit nous réunir. Je dis toujours que
j’écris en présence de toutes les langues du monde, et je crois que
c’est une vérité. Cela ne veut pas dire que j’essaye d’écrire un
mélange de langues. J’essaye d’écrire comme si je n’étais pas
monolingue dans ma langue, mais comme si j’étais plurilingue dans ma
langue. Que ce soit la langue française, créole, anglaise ou
espagnole, il faut réfléchir à ce point de vue, mais il faut aussi
réfléchir à l’émergence de ce que l’on appelle les langues créoles,
parce que la Caraïbe est un des lieux où ces langues sont apparues. Je
pense qu’il faut se poser la question du développement, ou peut-être
de l’extinction ou de l’étouffement de ces langues. Il y a, là, un
problème dont personne n’a en core esquissé les solutions réelles. Il
se peut qu’il n’y ait pas de solutions réelles à esquisser. Il se peut
tout simplement qu’il faille que nous mettions ensemble nos diversités
linguistiques, nos audaces linguistiques, nos vitesses et nos
fulgurances linguistiques, et c’est peut-être quelque chose que nous
avons à faire ensemble. Par exemple, je dis toujours qu’un des grands
intérêts de la peinture paysanne haïtienne, c’est qu’elle est peinte
en créole, et ça a un sens ce que je dis là.

Il faudrait peut-être que nous nous mettions d’accord, après pas mal
de discussions qui sont souvent véhémentes, sur ce que l’on peut
entendre par là. Et puis, il faudrait aussi réfléchir au rôle, à la
fonction de l’archipel vis-à-vis des Amériques. L’archipel est une
préface du continent, on y passait pour accéder aux Amériques, et
d’ailleurs, au XVIe siècle, la mer des Antil es était appelée mer du
Pérou, alors que le Pérou est de l’autre côté du continent américain,
parce que l’on passait par là, on débarquait et on traversait le
continent pour arriver au Pérou. Et, par là, il y a un rôle sinon
stratégique, du moins un rôle de conception du continent antillais qui
passe par une médiation de la fonction de l’archipel Caraïbe. Ce sont
des questions qui me paraissent importantes pour remuer à fond le
terreau caraïbe et profiter de ses fécondités.

Source : Source : Lettre de Madinin’Art,

5 juin 2008

* Édouard Glissant, poète et écrivain martiniquais, s’est spécialisé
en philosophie et en ethnologie. En 1958, il publie son premier roman,
« La Lézarde » et remporte le prix Renaudot, consécration littéraire,
publique et critique. Il co-fonde avec Paul Niger en 1959 le Front
antillo-guyanais mais ses choix politiques ne sont pas du goût de tout
le monde et Glissant est expulsé de Guadeloupe. Il réside alors en
France et sort une pièce de théâtre : « Monsieur Toussaint » en 1961
avant de réécrire un roman en 1964 « Le Quatrième siècle ». Un an
après la sortie de son livre, il rentre en Martinique et crée un
institut de recherche ainsi qu’une revue de sciences humaines, Acoma.
Dès lors, sa plume littéraire ne cesse de gratter le papier et Edouard
écrit, écrit encore et toujours : roman, poésie, essais (« Le Discours
antillais »). Entre 1982 et 1988, il devient directeur du Courrier de
l’Unesco et en 1989, son professorat en Louisiane lui vaut le titre de
« Distinguished University Professor », titre qu’il réaffirme en 1995
à New York. Grand homme de la littérature, Edouard Glissant a su se
faire un nom et une place au sein de la cul ture internationale.

LE MATIN 6 Juin 2008
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