Copie d'un message reçu :
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Jean-Claude BAJEUX
RETOUR DE L’INQUISITION ?
Les 14e et 15e siècles furent pour l’Europe des périodes difficiles,
marquées par des vagues de famine dans le paysannat et des épidémies
qui frappaient tout le monde. Ajoutons à cela des guerres qui ne
connaissaient pas de frontières, guerres dénommées parfois guerres de
religions, dissimulant la montée des nationalismes, guerres de
conquêtes et tant d’autres, tellement est forte l’illusion de vouloir
régler les affaires humaines à coups de fusil.
Dans cette coagulation qui se fait au 14e et 15e siècle, les campagnes
de l’Europe, en Angleterre, en France et dans le sud de l’Allemagne,
sont aussi parcourues par d’étranges équipes, les chasseurs de
sorcières, à la recherche d’un gibier d’un type bien particulier, car
tant de drames, tant de souffrances et de sang ne pouvaient avoir pour
origine qu’une puissance maléfique dont il fallait identifier les
détenteurs et leurs comparses. Etre femme, être une femme seule dans
un village vous exposait aux regards inquisiteurs des chasseurs de
passage, prêts à vous mettre en question, à découvrir dans votre corps
la marque distinctive de Satan et à vous conduire malgré l’échec de
leurs recherches, à un aveu qui vous envoyait droit au bucher. Même le
procès de Jeanne d’Arc, dirigé par des évêques et consorts n’échappa
pas à cette logique de diabolisation. Le procès était une mise à la
question et Jeanne monta au bucher sous les écriteaux de « parjure,
relapse, sorcière ».
Il fallut encore bien des efforts pour que la raison impose sa
déontologie dans ce tohu-bohu de passions et de violence. Les
philosophies des lumières firent leur travail qui fut principalement
de définir les champs d’activité et les domaines spécifiques du
savoir, nous apprenant à ne pas confondre les idoles, les prophètes et
les dieux et surtout à accepter la nature et les limites des
entreprises humaines. Elles ont proclamé la dignité de chaque personne
humaine et par là ont mis en place les fondements modernes de l’État
de droit, où n’existent ni maîtres ni esclaves et où l’État est séparé
de la religion.
Il est essentiel de rappeler que loin de l’Europe, en 1776, la nation
américaine proclamait que tous les hommes naissent égaux et affirmait
comme objectif de la vie commune la quête du bonheur (« the pursuit of
happiness ») expression extraordinaire chez ce peuple de puritains et
qui jusqu'à maintenant illumine la nuit de nos désirs. Mais surtout,
naissait le premier état moderne, établissant la séparation radicale
entre société politique et religion, assurant l’exercice des libertés
de la personne, en vue de garantir le jeu complexe des devoirs et des
droits.
Le Président de la République vient d’exercer, pour la troisième fois,
son choix pour le poste de Premier Ministre du gouvernement haïtien.
La Constitution de 1987, prévoit dans une première étape, la
vérification des documents attestant que les ou les candidates à ce
poste de direction des affaires de l’Etat répondent aux exigences
constitutionnelles. Et nous voyons que les deux corps du Parlement ont
pris au sérieux cette tâche.
Cependant, on ne peut qu’être consternés, surtout dans les
circonstances actuelles, d’entendre certaines déclarations des élus de
notre Parlement, qui débordent clairement le mandat à eux confié par
le texte de la Constitution. En effet, une fois vérifiés ces
documents, le oui et le non ne dépendent, sans rien y ajouter, que de
cette liste de qualifications. Or, on entend, de la part de certains
parlementaires, des commentaires étranges dans le sens qu’il leur
faudrait aller plus loin et poser des questions, répondant soi-disant
aux désirs de certains groupes religieux ou autres. Il s’agit là d’une
dérive qui nous renverrait des siècles en arrière en permettant
précisément, de la part de l’Etat, une intrusion indue dans la sphère
du domaine privé de la personne dont l’intangibilité fonde d’ailleurs
l’existence de l’Etat de Droit. Ce serait donc un recul navrant qui
nous ferait tourner le dos à la modernité.
En conséquence, tout citoyen, toute citoyenne, n’a aucune obligation
de se prêter à cette invasion de son monde personnel dans la stricte
logique des droits que confère un Etat de Droit. Il y a un droit à la
vie privée qui doit être respecté. Il faut donc refuser à tout prix de
céder à des questions qui relèvent des pulsions de la curiosité et du
voyeurisme et qui n’ont rien à voir avec le mandat confié à la
Commission de vérification des documents. Il faut se défendre de toute
démarche inspirée par un projet destructeur aux relents de sadisme,
venant tout droit de la nuit de l’Inquisition.
Jean-Claude Bajeux
9 juillet 2008.