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Éditorial LE MATIN du 15 février 2008
Gouverner, naviguer : le Premier ministre balance
Par Sabine Manigat
sabine.manigat@
lematinhaiti.com
À chaud (moi aussi...) je réagis, mais aux performances du Premier
ministre Jacques Édouard Alexis, le mardi 12 février au Sénat, et Ã
ses déclarations en tant qu'invité du jour de Radio Métropole, ce
mercredi 13. Cependant, mon propos n'est pas de qualifier des
résultats ou de jauger des capacités. À la lecture des différents
comptes rendus de sa prestation, me sont venues quelques réflexions Ã
propos de la difficulté à gouverner que traduisent les discours
gouvernementaux.
Et d'abord, il me semble que la question du déficit de communication,
si elle constitue certes un véritable problème dans les relations de
ce gouvernement avec l'opinion, n'est pas l'explication principale des
malaises et des critiques suscités par ces discours. On a assez dit
que le gouvernement n'explique pas suffisamment sa politique et ses
décisions. Le fait est que, lorsqu'il le fait, cela ne passe pas mieux
et que la faute n'en est pas aux discours, mais à la matière de ces
discours. Par exemple, interrogé sur le coût de la vie, le Premier
ministre répond que <
aujourd'hui un phénomène mondial. >> Honnêtement, j'ai voulu croire Ã
une boutade ; car on ne saurait répondre sérieusement à des mandants
sur un problème de vie quotidienne avec des généralités sur des
situations mondiales. J'oserai même ajouter qu'une telle affirmation
sur la cherté de la vie au plan international mériterait d'être
vérifiée. Et lorsque M. Alexis considère les <
> liés
à la cherté de la vie, il parle de l'évolution de l'économie nationale
sur le long terme : <
production nationale >>, <
industriel >> <>.... On croirait
entendre un historien de l'économie. En renvoyant ainsi le
consommateur aux calendes grecques quant aux perspectives de voir
soulager son portefeuille, le chef du gouvernement fait en réalité un
aveu d'impuissance. Il le dit lui-même au micro de Métropole : << Mwen
pap bay manti >>. Bien. Mais on ne gouverne pas avec des aveux même
francs, même émouvants. On tire des conclusions et on prend des
mesures. Il me revient l'exemple notoire de la fin de l'appui
soviétique à Cuba ; ou celui, idéologiquement plus proche, de la crise
du logement en France. Dans les deux cas, le gouvernement a pris des
mesures sinon pour résoudre définitivement le problème, du moins pour
parer à la situation de crise dans le secteur concerné. En disant la
vérité, oui, mais pas la vérité toute seule ; la vérité accompagnée de
choix, de décisions, d'actions qui se sont révélés par la suite
corrects ou erronés, mais qui ont produit surtout des résultats
tangibles à partir desquels l'action, le programme, les capacités de
ces gouvernements ont pu être évalués.
Ici, hélas, à défaut de politique, le Premier ministre a proposé,
comme élément de réponse à la cherté de la vie, l'application du
Document de stratégie nationale de croissance et de réduction de la
pauvreté (DSNCRP), en parfaite logique avec son diagnostic. À analyse
de long terme, solution à long terme ! En attendant, le pays navigue,
mais n'est pas gouverné.
Tout aussi inquiétants sont les propos, défensifs et parfois
contradictoires qu'a eus M. Alexis, au micro de Métropole, concernant
les causes de la stagnation économique et du déficit de réalisations
d'ouvrages sous son gouvernement. C'est le même chapelet de conditions
défavorables qui va de l'insécurité au manque de disponibilités ou de
capacités des compagnies nationales pour les chantiers. Le Premier
ministre a, là encore, raté une belle occasion de dépasser le niveau
de diagnostic de l'homme de la rue et de proposer quelques palliatifs
ou des mesures vigoureuses visant à refaire l'image du pays et Ã
encourager les investisseurs, puisque ces derniers seraient la panacée
du développement d'Haïti. Last but no least, il paraît que, pour
juguler la cherté de la vie, ce qu'il faut, ce sont de meilleurs
emplois mieux rémunérés, plutôt que la baisse des prix... Mes amis que
l'on sait deviseront !
Le problème est sérieux. Les dirigeants n'osent pas, ne savent pas ou
ne veulent pas, mais la vérité est que des décisions, même si elles ne
sont pas populaires, doivent être prises dans l'urgence pour juguler
un mécontentement croissant. Il faut gouverner !
LE MATIN vendredi 15 février 2008