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Éditorial LE MATIN du 12 novembre 2007
La question de l'armée et la réforme de l'État (4)
Par Claude Moise
claudemoise@
lematinhaiti.com
Mes deux derniers éditoriaux sur ce thème (Le Matin, 22 et 24 octobre)
se voulaient, sans prétention, une brève mise en contexte historique
de la place de l'armée dans le régime politique depuis l'indépendance
en 1804. Il va de soi que l'on ne saurait prendre en considération le
problème tel que posé aujourd'hui sans chercher à le situer dans une
histoire dont elle ne saurait se détacher. L'armée ne plane pas au-
dessus de la cité. Plus particulièrement, prises dans la tourmente
post Duvalier, les Forces armées d'Haïti (FAd'H) se sont montrées
nettement incapables de s'élever à la hauteur des «impératifs de la
conjoncture». «Chouchou» du peuple des trois premiers mois après le
départ de Jean-Claude, le général Henry Namphy, chef du gouvernement
provisoire, n'a pas su conduire la normalisation à bon port. Il s'est
disqualifié dans une alliance militaro-macoute qui a abouti Ã
l'avortement sanglant des élections générales du 29 novembre 1987. La
suite n'aura pas été moins lamentable. Est-ce à dire que la
liquidation de l'institution par le président Aristide, victime du
coup d'État du septembre 1991, était justifiée?
Cette interrogation s'inscrit dans le processus du décryptage du sens
des combats engagés pour changer l'État après la dictature. Le moins
que l'on puisse espérer de la «Commission présidentielle de réflexion
pour le renforcement de la sécurité» (CPRRS) est qu'elle fasse porter
ses réflexions sur toute la filiation historique (1804-1986) et sur
les dimensions du dilemme des forces de sécurité dans le contexte post
1986. Pour saisir les enjeux entourant le débat sur l'instauration/
restauration d'une force de sécurité autre que la Police nationale
d'Haïti (PNH), il est impérieux de les placer - non plus seulement
dans le cadre de la normalisation démocratique après laquelle on court
depuis vingt ans - mais surtout dans le cadre d'une réforme complète
de l'État, et toute réforme de l'État dans l'horizon démocratique
passe par un retour critique attentif sur les normes
constitutionnelles.
J'ai eu l'occasion de revenir maintes fois sur le sujet. Dans le
climat actuel du débat sur la Constitution où la suspicion semble
vouloir submerger la sérénité et la rigueur, il m'importe de rappeler
certaines prises de position. Au risque d'importuner le lecteur, je me
permets de reproduire un passage de mon éditorial du 16 avril 2007
intitulé « Des nouvelles du voisin », j'écrivais donc :
«Loin de moi de soutenir que notre pays n'a pas besoin de forces de
sécurité distinctes de la police parce que l'armée haïtienne a été
défaillante. Mais je persiste à croire que ce problème doit être pensé
dans le cadre global du renforcement de l'État.
«La question de l'armée touche à deux aspects essentiels : la
souveraineté de l'État et la sécurité publique sous tous ses aspects.
À ma connaissance, il n'existe pas une question constitutionnelle au
sujet de l'armée. Celle-ci n'étant pas officiellement dissoute, il
s'agit pour le Pouvoir exécutif et le Parlement d'explorer justement
de nouvelles avenues en conformité avec la Constitution. La question
pour moi n'est pas : faut-il abolir l'armée, mais comment la
réaménager pour qu'elle réponde aux tâches de sécurité et de
sauvegarde de la souveraineté nationale et que son organisation
corresponde à notre capacité de dépenser. Cette mission nécessite
forcément à court, moyen et long termes une articulation des forces de
sécurité conçues, organisées et déployées à cette fin dans le cadre
d'une sécurité nationale globale et du rôle de notre pays dans la
sécurité régionale, notamment dans la lutte contre le crime organisé.»
Je persiste à le penser. Mais j'ajoute tout de suite que, dans cette
perspective, le mandat confié à la CPRRS l'habilite à pousser à fond
l'exploration de toutes les dimensions de la question. Y compris, bien
entendu, le cadre constitutionnel d'organisation et de fonctionnement
des forces armées. Si, à mon avis, il ne fait pas de doute que le pays
a besoin d'une force de sécurité en propre, on ne peut pas faire
l'économie, au moment où on envisage de la reconstituer, de remettre
en perspective certaines clauses de la Loi fondamentale.
(À suivre. Demain, cinquième et dernier article de la série sur la
question de l'armée : les clauses constitutionnelles qui font
problème.)
LE MATIN lundi 12 novembre 2007