HAITI -- Économie -- Un ouvrage d'actualité -- Fritz DESHOMMES Vie chère et politique économique en Haïti
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HAITI -- Économie -- Un ouvrage d'actualité -- Fritz DESHOMMES Vie chère et politique économique en Haïti         

Group: soc.culture.haiti · Group Profile
Author: Annette
Date: May 20, 2008 07:55

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LE NOUVELLISTE 16 Mai 2008

Economie

Livres en folie

L'ouvrage prophétique de Fritz Deshommes

«Vie chère et politique économique en Haïti» du vice-recteur Fritz
Deshommes vient d'être réédité. Ce livre se propose d'apporter des
éléments de réponse à ces interrogations. Dans un style clair, limpide
et accessible à un large public, l'auteur questionne, anallyse et met
en perspective des décisions étatiques ainsi que des faits économiques
se rapportant à la vie chère.

Le.Nouvelliste: Professeur Deshommes, votre ouvrage «Vie chère et
politique économique en Haïti» vient d'être réédité. Pourriez-vous
nous le présenter?

Fritz Deshommes : Pour présenter ce livre, je commencerai par me
référer à deux de vos remarques. La première concerne son caractère «
prophétique ». Vous avez en effet raison de retrouver, à travers les
situations présentées et analysées quinze ans auparavant, les
prémisses des récentes émeutes de la faim. Nous avions mis l'accent
sur les menaces qui déjà pesaient sur l'agriculture nationale, sur
l'industrie locale, sur le secteur artisanal. Nous avions prédit
l'augmentation vertigineuse des prix au moment où d'autres se
félicitaient de trouver brusquement des articles importés, à bon
marché. Nous avions attiré l'attention sur les changements dans les
habitudes de consommation qui se profilaient à l'époque, sur la
dépendance alimentaire et agricole, sur les perspectives désastreuses
pour la balance commerciale, pour la balance des paiements, pour la
décote de la monnaie nationale, pour l'emploi, ... Ce sont toutes
données qui se confirment maintenant et qui font désormais partie du
décor ...

J'en viens à votre deuxième remarque qui met l'accent sur la clarté et
la limpidité du livre. Je l'amplifierais pour parler du caractère «
pédagogique » de l'ouvrage. Il présente l'avantage de couvrir une
période charnière de notre histoire économique récente, laquelle a vu
se déployer deux approches, deux visions économiques avec leur
logique, leurs instruments, leurs mesures : le moment d'avant 1986
marqué par l'interventionnisme d'un Etat dont on réclame une plus
grande efficacité; celui d'après 1986 où l'Etat choisit de confondre
libéralisme économique et libéralisme politique. L'ouvrage permet
alors de se référer aux deux contextes, de faire la différence, de
marquer la transition et de suivre la genèse de cette politique qui,
comme le dit l'autre, nous tient à la gorge depuis vingt ans.

Pour compléter cette présentation, je mettrai l'accent sur l'actualité
et la pertinence de l'ouvrage, aujourd'hui en 2008, malgré que sa
première édition date déjà de quinze ans. Actualité et pertinence sur
les plans du cadre théorique, des concepts utilisés, des causes
identifiées, des diverses dimensions abordées et même des solutions
proposées. Par exemple, l'ouvrage dénonçait déjà le néolibéralisme
ambiant et plaidait fortement en faveur de la production nationale et
de la responsabilisation de l'Etat.

L.N: Sur le plan conceptuel, quel a été l'apport de l'ouvrage à
l'appréhension du phénomène de la vie chère ?

F.D: Il a fallu effectivement définir le concept de vie chère et
éviter son assimilation au simple coût de la vie. Aujourd'hui, tout le
monde - y compris le discours officiel - reconnaît que la vie chère
réfère à un niveau de prix par rapport à un niveau de revenu donné.
Tant il est vrai que, pour un agent économique qui n'a pas de revenu,
la vie demeure chère même si les prix baissent de 50%%. Ainsi la lutte
contre la vie chère suppose à la fois baisse des prix et augmentation
des revenus. D'où l'importance à accorder a la production, laquelle
permet à la fois de créer et de distribuer des revenus tout en
augmentant l'offre.

Il a fallu également situer le phénomène dans le cadre de politiques
économiques internes, montrer comment son contenu et son évolution
répondent essentiellement à des mesures adoptées (ou évitées)
consciemment par les pouvoirs publics. A ce sujet, on sait que la
tendance est souvent forte de privilégier les explications qui s'en
remettent à la conjoncture internationale. D'où le titre de l'ouvrage
« Vie Chère et Politique Economique en Haïti ».

L'ouvrage s'est également attelé à mettre en exergue diverses
dimensions du phénomène. A ce sujet, les différents titres des
chapitres qui le composent sont évocateurs. Les monopoles industriels
et commerciaux, le marché noir, la contrebande, le prix de l'argent
sont identifiés comme autant de déterminants ; il n'y donc pas que les
taxes sur lesquelles on peut agir. De même que l'accent est mis sur
les différentes composantes du panier de la ménagère, comme si, par
anticipation, il fallait répondre à ceux qui ne considèrent que le
seul riz comme axe essentiel de l'action gouvernementale de lutte
contre la vie chère.

Tout ceci nous a permis de conclure que la lutte contre la vie chère
ne peut être gagnée qu'en considérant l'économie dans sa globalité et
intégrée dans la lutte contre le chômage, contre le sous-emploi,
contre la dépendance, contre les inégalités sociales, contre
l'inefficacité économique, contre le gaspillage des ressources
nationales. D'où le lien avec la production nationale.

L.N: Des mesures ont été adoptées par les gouvernements pour combattre
la cherté de la vie. Pouvez-vous les apprécier ? Correspondent-elles
au contexte et aux attentes de la population ?

F.D: Si l'on considère la période d'après 1986, on peut relever, en se
collant à l'ouvrage, 3 types de mesures : la libéralisation
commerciale, le resserrement du crédit, le désengagement de l'Etat.
Libéralisation commerciale. Avec le temps, il est devenu évident que
la politique commerciale adoptée à partir de 1986 était erronée, tant
dans la manière que dans la substance. L'on a su, par exemple, que les
dirigeants de l'époque refusaient d'attendre les résultats des études
commanditées et qui devaient permettre de déterminer les mesures
adéquates susceptibles de concilier à la fois la nécessité de protéger
et de promouvoir la production nationale (agricole, artisanale,
industrielle) et le souci de garantir l'efficience et l'efficacité
ainsi que de démanteler les monopoles. Il paraît même que le ministère
du Commerce a été pétrifié de « saisissement » en apprenant la
promulgation de la première vague des libéralisations commerciales.
Les résultats ont été tellement catastrophiques que même les
institutions « conseillères », dont la Banque Mondiale et le Fonds
Monétaire International, s'en démarquent maintenant. Il est vrai qu'au
moment de l'adoption des premières mesures, les baisses des prix
constatés faisaient illusion. C'est d'ailleurs l'un des points forts
de cet ouvrage qui a su dès le début mettre en garde contre les chants
des sirènes libéralisatrices.

Le resserrement du crédit ? Au moment oû la majorité des producteurs
n'avaient aucun accès au crédit institutionnel et étaient obligés de
s'approvisionner sur le marché de l'usure, avec des taux d'intérêts
dépassant souvent 240%% l'an, il était difficile de s'imaginer que les
banques commerciales croulaient sous le poids de surliquidités. Et,
pire, que le mécanisme envisagé par l'Etat pour résoudre le problème
était tout simplement d'accroître les taux de réserve légale, histoire
d'assécher les surplus. En langage officiel, cela s'appelait lutte
contre l'inflation. En réalité , cela dénotait une méconnaissance de
la problématique de l'épargne et du crédit, et surtout le peu de cas
fait des petits producteurs agricoles, artisanaux, industriels qui
constituent pourtant les plus gros pourvoyeurs d'emplois, les plus
gros contributeurs au PIB.

Le déclin de la production nationale, c'est aussi le déni de crédit
aux créateurs de richesses, le gaspillage de l'épargne nationale,
phénomènes dénoncés dans l'ouvrage. Aujourd'hui, en 2008, ce dossier
demeure ouvert. Les mesures adoptées entre-temps, dont la création des
bons BRH, n'ont fait qu'aggraver la situation. Il faut encore
reprendre le plaidoyer en faveur de la démocratisation du crédit et
pour que l'épargne cesse de servir à alimenter la spéculation sur la
monnaie nationale, la concentration des richesses et la paresse
industrielle.

L.N: Tout au long de votre ouvrage, vous dénoncez le néolibéralisme
que vous rendez responsable des échecs constatés. Pourtant, à la page
109, vous dites en conclusion du chapitre III : « l'Etat ne
s'embarrassera pas de renouer avec son laxisme traditionnel et cette
fois s'arrangera pour en trouver la légitimation théorique : le
néolibéralisme ». N'est-ce pas contradictoire ? On pourrait croire que
vous ne croyez pas à la réalité du néolibéralisme.

F.D: Votre question est pertinente. Disons tout de suite que le
néolibéralisme est bel et bien une réalité, en tant que vision
économique, privilégiant le marché total, absolu. Des mesures très
concrètes qui en relèvent ont été adoptées. J'ai déjà parlé de la
libéralisation commerciale. On pourrait ajouter la libéralisation
financière, le désengagement de l'Etat, la priorisation du secteur
privé, dont traitent abondamment ce livre et d'autres que j'ai écrits
et qui seront disponibles à « Livres en Folie ». Pour le dire tres
nettement, à partir de mai 1986 et jusqu'à aujourd'hui en 2008, s'il y
a une référence aux mesures de politique économiques adoptées en
Haïti, elle n'est autre que le néolibéralisme. La Banque Mondiale, le
Fonds Monétaire n'influencent notre politique économique pour rien. Et
comme partout ailleurs, les résultats obtenus sont parfaitement
reconnaissables : déclin de la production, aggravation du chômage, de
la misère, de la dépendance, effritement de la base productive,
renforcement de la concentration des revenus...

Cela dit, il faut reconnaître que chaque secteur qui promeut le
néolibéralisme y trouve son compte. Pas obligatoirement le même pour
tous. Ce ne sont pas tous les acteurs qui sont rivés à la rigueur
doctrinale. Par exemple, la plupart des pays occidentaux y retrouvent
leurs intérêts nationaux dans leurs relations avec le tiers-monde,
sans obligatoirement y croire. Il est intéressant de noter à ce sujet
que ceux qui prônent avec le plus de détermination les recettes
néolibérales sont justement les pays les plus protectionnistes en
matière agricole (Union européenne) et les plus indisciplines en
matière budgétaire (l'Amérique de Reagan et de Bush). En Haïti, le
néolibéralisme a servi de prétexte à l'Etat pour refuser d'assumer ses
responsabilités. Au nom du néolibéralisme, l'Etat se gardera de
protéger le consommateur contre les monopoles ou les oligopoles qui
peuvent ainsi se permettre d'appliquer les prix qui leur conviennent.
L'Etat se gardera d''intervenir pour empêcher un seul acteur
commercial de s'accaparer de toute la chaîne de distribution. Il
répugnera à appliquer la loi qui interdit à une seule firme d'être à
la fois distributeur exclusif, importateur-grossiste, et détaillant.

Au nom du néolibéralisme, la contrebande sera tolérée et même
valorisée en tant qu'instrument du dispositif de lutte contre la vie
chère ; dans le même ordre d'idées, des franchises douanières
injustifiées seront octroyées.

Le néolibéralisme permet de faire mieux : il offre la possibilité de
démanteler l'Etat, le collectif, au profit de l'individu, du privé. Il
permet allégrement d'offrir à ses amis à vil prix des actions
appartenant au patrimoine d'entreprises publiques ; de rendre obsolète
impunément des entreprises d'Etat de téléphone pour faire de la place
au privé, de provoquer la fermeture d'usines électriques, rien que
pour offrir des contrats juteux au prive, souvent sans appel d'offres.
Seul le néolibéralisme pouvait permettre à une population pauvre
d'accepter de payer au prix fort la minute de téléphone au lieu
d'exiger l'accroissement des performances de la compagnie publique
dont les prestations étaient plutôt gratuites. Dans le même ordre
d'idées, on ne retrouvera nullement dans les dénonciations contre la
vie chère le cout des communications téléphoniques qui commence à
peser d'un poids tràs lourd dans les budgets familiaux.

L.N: Quinze ans après la première édition de votre livre, la plupart
des concepts, analyses et solutions que vous avez proposés semblent
revenir à l'actualité. Et même certaines prévisions se sont réalisées.
Comme si le temps vous donnait raison. Quel est votre sentiment à ce
sujet ?

F.D: Un double sentiment. Double et contradictoire. D'abord heureux
que l'observation rationnelle des faits, l'analyse scientifique ont
permis d'appréhender la réalité, de prévoir/prédire certaines
conséquences et de proposer des solutions viables et adéquates. Mais
aussi un sentiment de tristesse. Pour plusieurs raisons. Il est
souvent douloureux d'avoir raison, surtout lorsqu'on voit venir, et
qu'on se trouve impuissant à empêcher la catastrophe. Pis encore,
lorsqu'on sait que les remèdes existent et que la situation pouvait
être évitée...

L.N: D'autres titres à « Livres en Folie » cette année ?

F.D: J'ai trois autres titres sur les comptoirs du « Nouvelliste » :
Décentralisation et Collectivités Territoriales en Haïti ; Politique
Economique en Haïti/Rétrospectives et Perspectives ; Haïti : La Nation
Ecartelée/Entre Plan Américain et Projet National.
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