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Éditorial LE MATIN du 3 novembre 2006
La terre
Par Sabine Manigat
sabine.manigat@
lematinhaiti.com
À bien y réfléchir, la terre d'Haïti n'a plus grand-chose à
voir aujourd'hui avec celle de nos aïeux. De quatre cent mille à
huit millions d'habitants sur un territoire plutôt plus petit que
plus grand, après les diverses modifications survenues au fil du temps
et au gré de la politique dans le tracé de la frontière avec la
république voisine, notre pays aura connu plusieurs révolutions
démographiques et socio-économiques avant que nous n'en arrivions
là. Là, c'est-à-dire un aujourd'hui où la terre fait
l'actualité parce qu'elle est au centre de notre drame. La terre
est appauvrie, exsangue. « Nous mourrons tous », disait déjà un
personnage des Gouverneurs de la Rosée. Depuis, les sources et les
sauts d'eau se sont amoindris plutôt qu'elles n'ont été
préservées. Quant à la couverture végétale du territoire, point
n'est besoin de commentaires, il suffit de nous promener entre nos
mornes dénudés et nos plaines bétonnées. La plaine du Cul-de-Sac a
donné l'exemple, celle de Léogâne suit déjà, comme Saint-Marc et
même le Nord n'est pas exempt de la contamination. Entre autres
raisons parce que nous n'avons pas su rationaliser l'occupation de
notre espace, pas plus que nous n'avons su nous doter d'une
politique de logement et d'urbanisation cohérente. Alors, plus
souvent que jamais en contemplant la terre, une sorte de désespoir
s'empare de n'importe quel citoyen un tant soit peu conscient.
Désormais, la terre, c'est avant tout un marché. On vend, on
achète, on construit. Qui vend ? Qui construit ? La réponse à ces
questions renferme bien des secrets sur les ressorts profonds de notre
économie urbaine. Car la « bidonvilisation » à l'haïtienne n'a
souvent pas grand-chose à voir avec les cartons, bidons et autres
rebuts constitutifs des quartiers précaires, à leurs débuts, dans
les autres pays de la région.
Pourtant nous continuons à dire qu'Haïti est un pays « à vocation
agricole.» Charles Henri Baker l'affirmait en tout cas ce lundi dans
une entrevue radiophonique. Et avec quelque raison sans doute. Plus de
soixante pour cent de notre population est encore rurale, sinon
paysanne à proprement parler, et le travail de la terre continue
d'occuper la majorité relative de notre population active. Lorsque
nous évoquons les quelques produits pour lesquels Haïti est encore
présente sur le marché international il s'agit bien davantage de
mangues, de café, de vétiver même. Lorsque nos professionnels se
distinguent brillamment à l'extérieur ces jours-ci, il ne s'agit
pas seulement de culture, il arrive aussi qu'ils fassent un apport à
ce que de nos jours tous les pays appellent de leurs vux: le
développement durable, et humain. Et cela donne Lèt Agogo.
Terre nourricière donc, bien qu'appauvrie. Certes l'adage « si
lan mòn pa desann, lavil pa manje » relève désormais de la
nostalgie lorsque l'on sait l'ouverture de notre économie et
l'impact des importations massives d'huile, de riz et de pois «
Miami. » Cependant le producteur haïtien demeure le producteur
agricole : l'éleveur, le paysan. L'étiquette délinquante-urbaine
attachée à notre image nationale occulte trop souvent leur réalité.
Heureusement que les journées mondiales de célébration existent car
ainsi la journée de la Femme rurale a donné à radio Quisqueya
l'opportunité de réaliser un reportage remarquable sur la condition
paysanne racontée par une femme. Au cur de cette entrevue, des
conditions de vie et des relations de production bicentenaires.
De-moitié plutôt que fermier, associé plutôt que salarié, le
paysan haïtien est aujourd'hui encore inscrit dans des relations
économiques et sociales profondément arriérées. La paysanne du
Nord-Ouest interrogée durant l'émission en question parle en
particulier de toutes les limitations du régime dit « de-moitié »,
notre métayage national. Et dire que la réforme agraire a été
invoquée si souvent dans ce pays qu'elle en est devenue un slogan
politique tarte à la crème ! Armés d'une législation incomplète
et plus récemment d'un institut sans instrument d'action, les
gouvernements successifs parlent de distribuer la terre : à qui ?
Comment ? Combien de terres ? Et si on commençait par moderniser les
relations de production ? Qui sait, en libérant le producteur on
libèrera peut-être du même coup le potentiel de la terre.
vendredi 3 novembre 2006