On se souviendra que c’est le 8 février 2007 que le premier ministre,
monsieur Jean Charest, a annoncé la création de la Commission de
consultation sur les pratiques d'accommodement liées aux différences
culturelles dont la présidence a été confiée conjointement aux
professeurs Charles Taylor et Gérard Bouchard. Après plus d’un an de
travaux, cette commission vient de déposer son rapport final au
gouvernement.
Je voudrais d’abord mentionner que les diverses réactions qui ont
suscitées le dépôt de ce rapport m’ont laissé perplexe. En effet, les
diverses réactions ont révélé, selon moi, la fracture sociale qui
existe entre le monde universitaire, le monde dit ordinaire et le
monde politique au Québec. Qu’attendaient ces trois mondes face aux
résultats de ce rapport? Qu’espéraient-ils trouver comme
recommandations prioritaires dans le rapport ? Voilà des questions qui
vont animer les prochains débats au Québec.
Ces trois mondes avaient des attentes différentes des résultats du
travail final des membres de la commission. Au lieu de nous bombarder
de recettes magiques qui régleraient la question des accommodements
raisonnables de manière étriquée, les deux commissaires ont choisi
plutôt de nous proposer des voies et moyens pour consolider notre «
vivre ensemble » dont les fondements ont été sérieusement ébranlés par
les radicaux de toute allégeance. Deux minorités ont monopolisés le
débat: l’une qui ne voulait rien concéder aux revendication de nature
religieuse venant des immigrants musulmans et l’autre, bigarrée,
composée de musulmans, de juifs, de laïc et autres avec leurs
revendications à saveur provocatrice. Ce sont ces deux minorités,
l’une québécoise et l’autre dite immigrante, qui ont pris en otage les
débats publics organisés par la Commission. Ces deux minorités
constituent une véritable menace pour le maintien du climat de
cohésion qui a jusqu’ici régné au Québec. Leurs postions radicales ont
faits fuir les modérés qui constituent pourtant la majorité de la
population québécoise des lieux des audiences.
La Commission a été utile puisqu’elle a parmi à ces deux minorités de
se rendre compte qu’elles ne représentaient pas la majorité de la
population de notre belle province. Les audiences publiques organisées
à travers le Québec ont montré que le Québec est plus tolérant que
raciste dans sa majorité. Les propos racistes venaient d’individus
isolés et de groupes minoritaires qui voulaient remettre en cause
l’ouverture du Québec aux autres cultures. Je remercie les
commissaires de ne pas avoir adopté une posture en rupture avec tous
les acquis faits au Québec en termes d’ouverture à l’autre. Le fait
que les commissaires aient affirmé avoir écrit leur rapport pour
l’ensemble du Québec et non pas uniquement pour Montréal, constitue
une avancée en soi.
Ce rapport sera d’une grande utilité pour les intervenants qui
oeuvrent dans les milieux de la santé, de la police de la justice et
de l’éducation. Aussi, les faits rapportés dans le rapport sont venus
démolir les perceptions négatives associées aux accommodements
raisonnables dans les milieux de la santé et de l’éducation. Or, les
accommodements raisonnables ont toujours existé dans ces milieux pour
faciliter, entre autres, la vie de certains malades et de certains
étudiants handicapés.
Le rapport de la Commission nous a aussi rassuré sur le fait que rien
n’indique que nous ferions face à une hausse importante du nombre de
demandes d’accommodements ou à un prétendu « effet domino » dans les
divers milieux professionnels indexés. Surtout que, selon eux, «qu’une
demande d’accommodement peut être rejetée dans le cas ou celle-ci
entraînerait un coût déraisonnable, bouleverserait le fonctionnement
de l’organisme, porterait atteinte au droit d’autrui ou nuirait enfin
au maintien de la sécurité et de l’ordre public».
Aussi, je partage pleinement la recommandation qui refuse aux
représentants de la justice, de la police et au président et vice-
président de l’Assemblée nationale le port du voile et tout signe
religieux ostentatoire durant leurs fonctions. Ces derniers qui
représentent l’État doivent, en effet, faire preuve de neutralité dans
l’exercice de leurs fonctions en étant intègre et impartiaux. Je suis
également d’accord sur l’idée de permettre le port du voile ou de tout
autre signe religieux dans les écoles et dans les administrations
publiques. Sinon, on interdirait simplement à certains citoyens de
faire carrière dans ces milieux professionnels.
Il est tout à fait clair que le monde dit ordinaire qui s’attendait Ã
trouver des révélations sensationnelles dans ce rapport et le monde
politique qui voulait y trouver des arguments de campagne pour les
prochaines élections ne soient pas très satisfaits des résultats. Le
monde universitaire par contre y a trouvé largement son compte car le
rapport apporte des clarifications à des concepts importants. La
contribution la plus importante apportée à cet effet est l’excellent
travail de précision fait autour des notions d’ajustement concerté, de
régime de laïcité ouverte, d’harmonisation des pratiques
d’accommodements et du malaise identitaire vécu par la société
d’accueil. Les commissaires ont aussi réussi à établir les balises
d’une «culture publique commune québécoise» qui est articulée autour
des valeurs démocratiques de la société québécoise, du français comme
langue publique commune, d’une politique d’intégration québécoise
fondée sur l’interculturalisme plus proche du modèle républicain
français que du multiculturalisme canadien plus inspiré du « melting
pot » américain. Il a été très important de préciser ces concepts qui
sont étrangers au grand public. On devrait désormais expliquer ces
réalités à tout immigrant qui arriverait au Québec.
Par ailleurs, les commissaires ont fait preuve de courage en défendant
la thèse que le Québec est une société laïque et qu’il serait
impensable d’y faire interdire tout accommodements religieux. Il
serait naïf toutefois de croire que le monde dit ordinaire
soutiendrait une telle idée dans le contexte actuel au Québec. D’où
les réactions virulentes entendues sur les émissions de lignes
ouvertes. Or, notre province est régie par des lois, des chartes et
des conventions internationales qu’elle doit respecter. Ceci m’amène Ã
aborder trois recommandations qui, selon moi, devraient être
priorisées pour faciliter l’intégration des immigrants au Québec.
La première recommandation concerne la demande faite à l’État
québécois d’intensifier ses efforts afin de stimuler la
régionalisation de l’immigration. En effet, depuis plus de 20 ans, les
gouvernements québécois ont tenté en vain d’attirer les immigrants
hors de Montréal. L’une des raisons importantes de cet échec est le
fait que cette politique de répartition territoriale des immigrants
n’a pas été appuyée par d’incitatifs financiers pour les employeurs
régionaux. Les mesures proposées dans le rapport et celles préconisées
déjà par le ministère de l’immigration pour soutenir la
régionalisation viendront corriger le tir.
La seconde recommandation qui est très intéressante en soi, est celle
qui demande à l’État d’intensifier les mesures pour accélérer le
processus de reconnaissance des compétences et des diplômes acquis Ã
l’étranger par les immigrants. Celle-ci figure en bonne place parmi
les recommandations prioritaires de la Commission. On a beaucoup
disserté sur ce thème au Québec. Il est temps d’agir dès maintenant
pour le gouvernement si l’on veut retenir nos immigrants car les
autres provinces qui ont fait des avancées importantes dans ce domaine
attirent de plus en plus nos médecins et nos ingénieurs étrangers chez
elles.
Je pense qu’il serait pertinent de sensibiliser le grand public sur le
fait que la reconnaissance des diplômes constitue une démarche
bénéfique à la fois pour les immigrants que pour les diplômés
québécois. En effet, la non reconnaissance des diplômes permet à des
employeurs d’ici d’obtenir des ressources qualifiées à moindre coût.
Je m’attarderai sur le fait que cela se manifeste aussi au sein de la
fonction publique québécoise et que les immigrants y sont davantage
confrontés.
Le gouvernement du Québec encourage l’excellence et la persévérance
scolaire chez les jeunes en luttant contre le décrochage scolaire et
refuse en même temps de corriger la discrimination dont font l’objet
ces employés super diplômés au sein de sa propre fonction publique.
Cela représente tout un paradoxe au moment même ou le Conseil du
trésor tente de valoriser la fonction publique auprès des jeunes
diplômés.
En côtoyant d’autres diplômés recrutés dans la fonction publique
depuis les années 2000, j’ai constaté que des collègues ont été
obligés de démissionner pour aller monnayer leurs diplômes dans le
privé ou à la fonction publique fédérale. Ceux qui sont restés sont la
plupart des diplômés issus des minorités visibles parce qu’ils ou
elles n’ont pas réussi à trouver de meilleurs opportunités ailleurs.
Par ailleurs, certains gestionnaires sensibles à la situation de leurs
employés immigrants surqualifiés les ont encouragés à passer des
concours exigeant davantage d’expériences et de scolarité pour
normaliser minimalement leur situation financière et leur niveau de
compétence. Même si plusieurs parmi eux sont maintenant inscrits sur
de nombres listes de déclarations d’aptitudes d’ordre ministériel ou
interministériel, les gestionnaires les appellent rarement. Une
minorité de gestionnaires fermés à tout changement et allergiques à la
diversité ont pris systématiquement en otage notre fonction publique.
Paradoxalement, ces derniers préfèrent recruter des jeunes bacheliers
issus de la majorité blanche pour se conformer à la Loi sur l’équité
en emploi exigeant l’embauche des groupes cibles dont les jeunes de
toutes origines âgés de moins de 35 ans. C’est sur la base de ces
éléments qu’il faudrait plutôt parler de malaises identitaires au
Québec vécus autant par les Gens d’ici que par les Gens d’ailleurs.
Les recommandations de la Commission visant à combattre vigoureusement
les diverses formes de racisme et de discrimination dont sont victimes
les Noirs, les Arabes et les membres des autres groupes sont donc
essentielles et doivent déboucher sur des mesures concrètes. Entre
autres, le gouvernement devrait accorder davantage de pouvoirs à la
Commission des droits de l’homme et de la jeunesse ainsi qu’à la
Commission de la fonction québécoise en lui donnant plus de mordant
pour contrer les pratiques malsaines de gestion et de recrutement qui
sont en cours au sein de fonction publique québécoise qui sont
largement fondées sur le copinage au détriment de la compétence et de
l’ouverture à la diversité.
La troisième recommandation de la Commission qui a suscité mon grand
intérêt est celle qui recommande à l’État de libérer des fonds de
recherche pour se pencher sur la question du double rapport chez
l’immigrant avec sa culture d’origine et la culture de sa société
d’adoption ou encore celle relative à l’étude de la situation et du
parcours des sous-groupes défavorisés tels que les jeunes issus de
minorités racisées.
A ce sujet, mon parcours de recherche au niveau doctoral tout comme ma
participation à des colloques sur l’immigration m’ont permis de
constater que les fonds publics de recherche sur l’immigration ne
soutiennent pas assez la relève québécoise entre autres celle qui est
issue des minorités. Bref, il existe aussi une discrimination dans les
universités québécoises qui fait en sorte de bloquer la parole et la
production scientifique d’intellectuels issus des minorités visibles
et qui s’intéressent à l’immigration. Je me souviendrais toujours de
cette question posée par une chercheure québécoise issue des minorités
visibles lors d’un colloque portant sur l’immigration qui avait lieu Ã
Toronto et qui était adressée au monde de la recherche féministe au
Québec : comment peut-on être féministe, spécialiste de l’immigration
et raciste? Cette question a plongé la salle dans un malaise total.
C’est un chercheur d’une autre province qui a répondu à la question
car les chercheures québécoises auxquelles la question était adressée
ont choisi de se taire devant la véracité de la question. Cette
chercheure évolue maintenant de manière parallèle au monde
universitaire au Québec. Les chercheures indexées lui ayant fermé
toutes portes des universités d’ici avec leurs contacts. C’est pour
cette raison que des fonds publics devraient être consentis aux
chercheurs issus des minorités qui travaillent en marge des
universités québécoises mais qui axent pourtant leurs travaux sur
l’immigration et les relations interculturelles.
Je rajouterai que la recommandation de la Commission d’injecter des
fonds en recherche est importante pour traiter de la situation
alarmante vécue par les jeunes Noirs qui, avec les jeunes Arabes et
les jeunes Latinos, connaissent les parcours les plus chaotiques sur
les plans éducatif et professionnels au Québec. D’où la facilité avec
laquelle les gangs de rue réussissent à les attirer dans leur démarche
de recrutement. Ces jeunes qui représentent tout de même l’avenir du
Québec sont sur représentés dans les centres d’accueil et dans le
système carcéral. Cette situation devrait comme collectivité davantage
nous choquer. Une action gouvernementale vigoureuse et pérenne
s’impose de nos jours pour les aider d’abord à prendre confiance en
eux-mêmes et de les aider ensuite à se construire une vie meilleure.
Il faut amorcer des actions concrètes puisque les résultats du dernier
recensement de Statistique Canada fait en 2006 ont révélés que ces
jeunes minorités connaissent la croissance démographique la plus
fulgurante au Québec.
Je terminerai en disant que ce rapport constitue une véritable « bible
» sur la gestion de la diversité qui balise en soi le « vivre ensemble
au Québec ». C’est un rapport qu’il faudrait intégrer aux documents de
lecture de nos étudiants, juristes, médecins, infirmières et mêmes de
nos journalistes ainsi que pour les professionnels qui, dans leur
carrière, sont amenés à négocier avec d’autres repères culturels.
Cependant, ce rapport n’a pas la qualité d’être accessible à un
auditoire élargi. Le rapport est en effet écrit dans un style
typiquement universitaire et académique; ce qui ne m’étonne pas en soi
car venant de deux professeurs d’université qui sont habitués Ã
manipulés des concepts complexes. Pourtant, il y aurait eu lieu d’en
vulgariser le contenu pour le rendre accessible et attrayant à la
majorité de la population. Cette étape de vulgarisation et de
promotion des conclusions du rapport auprès de la population
québécoise est essentielle. Autrement dit, c’est à travers cette
entreprise de charme que peut se faire la réconciliation entre le
monde universitaire, le monde dit ordinaire et le monde politique.
Cellou Barry, docteur en études urbaines
Québec