Copie d'un message reçu :
-------------------------------------
De : maxblanchet@
att.net [mailto:maxblanchet@
att.net]
Envoyé : 18 avril 2008 09:23
À : maxblanchet@
att.net
Objet : CESAIRE -- Nègre je suis, nègre je resterai...
Nègre je suis et nègre je resterai…
(Reuters)
NATALIE LEVISALLES
QUOTIDIEN : vendredi 18 avril 2008
Quelques jours avant d’être hospitalisé, Aimé Césaire faisait comme il
avait fait chaque jour toutes ces dernières années. Après avoir passé
la matinée à la mairie de Fort-de-France où il recevait tous ceux qui
voulaient le rencontrer, des mères qui venaient lui présenter leurs
enfants aux lycéens qui lui demandaient de l’aide pour un exposé, il
mangeait un peu de riz, montait dans la voiture conduite par son
chauffeur et partait se promener dans l’île.
L’écrivain Daniel Maximin, qui le connaît depuis près de quarante ans,
a fait cette balade avec lui en décembre. Ils se sont arrêtés Ã
l’endroit préféré d’Aimé Césaire, le sommet d’une colline d’où on
voit, à droite, la mer des Caraïbes, à gauche, l’océan Atlantique. Ils
se sont aussi arrêtés sous l’arbre préféré du poète, un énorme
fromager dont les branches et le feuillage traversent la route. Dans
un entretien avec Maximin, paru en 1982 dans la revue Présence
africaine (1), Césaire raconte qu’il a toujours été fasciné par les
arbres. «Le motif végétal est un motif qui est central chez moi,
l’arbre est là . Il est partout, il m’inquiète, il m’intrigue, il me
nourrit.»
«Libération». Aimé Césaire, poète, dramaturge et homme politique, est
mort hier matin à Fort-de-France. Il était né le 26 juin 1913 dans une
famille modeste de Basse-Pointe, dans le nord-est de la Martinique.
Son père était petit fonctionnaire, sa mère couturière. Le jeune Aimé
a fréquenté le lycée Schœlcher de Fort-de-France, dont il a été un
élève exceptionnellement brillant. Quand il s’ennuyait en classe, il
écrivait un ou deux actes d’une tragédie à la manière des tragédies
grecques, avec son ami guyanais Léon-Gontran Damas. A 15 ans déjà , la
culture grecque et latine était pour lui comme un antidote au monde
colonial martiniquais qu’il s’était mis à détester, raconte-t-il. Ce
monde «fermé, étroit» , ces petits-bourgeois de couleur, snobs et
superficiels, qui singent l’Europe… Il déteste tout ça et veut partir
en France. Dans le livre réunissant les entretiens qu’il a accordés Ã
Françoise Vergès (lire aussi page 4), il raconte : «J e me disais :
"ils me foutront la paix, là -bas, je serai libre." C’est une promesse
de libération, un espoir d’épanouissement.»
Le voilà donc à Paris. Le petit campagnard antillais et pauvre, mais
brillant et boursier du gouvernement français, se retrouve en
hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand. Le jour même de son arrivée, il
croise un garçon dans un couloir. «Bizuth, comment t’appelles-tu ?» -
Je m’appelle Aimé Césaire. Je suis de la Martinique et je viens de
m’inscrire en hypokhâgne. Et toi ? - Je m’appelle Léopold Sedar
Senghor. Je suis sénégalais et je suis en khâgne. Bizuth, il me donne
l’accolade, tu seras mon bizuth.» C’est le début d’une très profonde
amitié, qui durera jusqu’à la mort de Senghor.
A Louis-le-Grand, les amis étudient le latin et le grec, mais aussi
Rimbaud - «Il a beaucoup compté pour nous, parce qu’il a écrit : "Je
suis un nègre." » Ils lisent Shakespeare, Claudel et les surréalistes.
Mais aussi les écrivains noirs américains, Langston Hugues et Claude
McKay. En métropole, Césaire rencontre toutes sortes d’étudiants
noirs : des Caribéens, des Africains, des Américains. C’est là qu’il
commence à découvrir vraiment la composante africaine de son identité
martiniquaise, et à réfléchir sur ce que c’est d’être noir.
En septembre 1934, avec Senghor et Damas, son ami de lycée retrouvé Ã
Paris, il fonde le journal l’Etudiant noir. C’est dans ses pages
qu’apparaît pour la première fois le concept de négritude , inventé
par Césaire et Senghor. Le projet, a raconté Césaire, était de
chercher, par-delà les couches de la civilisation, «le nègre en nous».
Leur idée secrète : «Nègre je suis et nègre je resterai… Mais Senghor
et moi, nous nous sommes toujours gardés de tomber dans le racisme
noir.» Il ajoutait : «Aucun de nous n’est en marge de la culture
universelle. Elle existe, elle est là et elle peut nous enrichir. Elle
peut aussi nous perdre. C’est à chacun de faire le travail.»
Poésie. A peine admis à l’Ecole normale supérieure en 1935, Césaire
commence à écrire son premier livre de poésie, Cahier d’un retour au
pays natal. Senghor a raconté avoir assisté à une très «douloureuse
parturition». En fait, Césaire était si éprouvé par l’écriture de ce
livre que le médecin de l’ENS lui avait prescrit six mois de maison de
repos. Pour Maximin, «c’était comme s’il se disait : "Qui suis-je moi,
pour lutter contre l’inacceptable, le malheur du monde ?" C’était
comme un volcan enfermé dans une montagne. Tout est bouclé et, tout
d’un coup, ça explose, comme la montagne Pelée.» Césaire disait
d’ailleurs : «Ma poésie est peléenne.» Il parlait de la poésie comme
de la «communication par hoquets essentiels face à l’inepte
bavardage». Dès ce premier texte, il veut écrire sur «cette foule
inerte» brisée par l’histoire, et rêve d’«un pays debout et libre».
En 1939, Aimé Césaire retourne en Martinique avec Suzanne, qu’il a
épousée en 1937, qui sera comme lui professeur au lycée Schœlcher, et
avec qui il aura six enfants, avant qu’ils ne se séparent. C’est aussi
avec Suzanne, et avec l’écrivain René Ménil, qu’il fondera la revue
culturelle Tropiques.
Tous ceux qui ont rencontré Aimé Césaire décrivent un homme petit,
fragile, courtois. Et en même temps une personnalité d’une force et
d’une puissance incroyables, un homme qui n’a jamais plié et qui, dès
l’enfance, était un râleur, ou un rebelle. «J’ai toujours été un
rouspéteur», disait-il encore récemment. Ces dernières années, même
très âgé, il n’avait pas changé. Comme il ne supportait pas son
appareil auditif, il l’enlevait tout le temps, même quand on lui
demandait de le garder pour recevoir François Fillon. Il était aussi
épuisé par les insomnies et se faisait remettre, sans ordonnance, des
somnifères par les pharmaciens de l’île. Son médecin, le docteur
Pierre Aliker, était obligé de les lui sortir de la poche. Le docteur
Aliker, qui a été l’adjoint d’Aimé Césaire à la mairie de Fort-de-
France, est pour sa part en pleine forme. Il est âgé de 101 ans et a
toujours dit : «Je reste vivant pour ne pas mourir avant Césaire.»
Césaire était donc un rebelle, il avait aussi horreur des relations de
dépendance. «Il est lui, il veut qu’on lui fiche la paix, dit Daniel
Maximin. Et même s’il a été maire et député pendant cinquante ans, il
se moque du pouvoir, au fond.» Ce qui, paradoxalement, est peut-être
une des raisons de son aura politique, en Martinique, mais aussi dans
toute la Caraïbe, l’Afrique et le monde afro-américain. Comment a-t-il
pu, tout au long de sa vie, réussir à lier politique et poésie ? A
Françoise Vergès qui lui a posé la question, il a répondu : «C’est
dans mes poèmes les plus obscurs, sans doute, que je me découvre et me
retrouve.»
«Espérance». De Soleil Cou Coupé (1948) à Ferrements (1960) et Moi,
laminaire (1982), il aura écrit une poésie à la fois inspirée du
surréalisme, tellurique et bucolique, «une poésie de culture et de
nature, c’était un homme enraciné dans la terre, comme un arbre» , dit
Maximin.
Figure politique d’un rayonnement mondial, Césaire était poète avant
tout. «Le langage poétique, disait-il, est le seul qui permette
d’exprimer la complexité de l’homme.» Le seul, avec celui de la
tragédie grecque, le modèle de ses quatre pièces, qui étaient en même
temps très politiques. La Tragédie du roi Christophe (1963) est une
réflexion sur l’expérience haïtienne, Une saison au Congo (1966) part
de l’assassinat de Patrice Lumumba, Une tempête (1969), inspirée de
Shakespeare, a pour sujet l’aliénation coloniale et le Black Power
américain.
Dans l’entretien de Présence africaine, Aimé Césaire disait : «C’est
quoi une vie d’homme ? C’est le combat de l’ombre et de la lumière…
C’est une lutte entre l’espoir et le désespoir, entre la lucidité et
la ferveur… Je suis du côté de l’espérance, mais d’une espérance
conquise, lucide, hors de toute naïveté.»
(1) Voir aussi la préface écrite par Daniel Maximin pour l’édition de
Ferrements et autres poèmes, Points Seuil, février 2008.
http://www.liberation.fr/culture/321913.FR.php
© Libération