Copie d'un message reçu :
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Ci-joint un texte de Jean-Marie Bourjolly, professeur à l'UQAM. Le
texte a paru dans l'édition du 28 mars de LE MATIN. Grâce à l'auteur
j'ai pu conserver l'intégrité typographique (italiques) significative
que le journal a oublié.
Je ne peux m'empêcher de signaler, outre le style et l'articulation
critique du développement, une lecture parallèle que pourrait
s'aventurer de faire un Haïtien en pensant à son pays. Je m'excuse
d'avance auprès de ceux qui m'accuseront de mélanger les pommes et les
oranges. Je me contente donc d'appuyer sur la touche << Envoyer >> de
l'ordinateur.
Adrien
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En avoir ou pas
Jean-Marie Bourjolly
La campagne électorale aux USA me parvenait de loin comme le ronron
d'un moteur qu'on laisse tourner à l'arrêt : suffisamment bruyant et
monotone pour être dérangeant sans pour autant constituer une
véritable nuisance. La nuisance venait de ce nom que j'entendais
prononcer à longueur de journée par les femmes de mon entourage, un
nom à consonance étrangère auquel l'accent anglais donnait une allure
vaguement sensuelle. Belle gueule et sweet-talker avec ça. C'est pas
juste. On devrait voter une loi contre les individus comme ce Barack
Obama, à qui il suffit d'ouvrir la bouche pour séduire les honnêtes
femmes.
Je ne sais plus qui a dit que l'expérience déforme. C'est sans doute
vrai dans mon cas. Je suis plutôt du genre émotif et me laisse
facilement gagner par un texte bien torché, par un discours bien
scandé. J'ai appris à me méfier de cet aspect de moi-même, à bouder
mon enthousiasme. Par ailleurs, il m'est arrivé, il y a une vingtaine
d'années, d'appuyer la candidature d'un collègue à un poste
prestigieux en me disant que ce serait bien, pour la première fois au
Canada, d'avoir un Noir à un tel poste. Las! Son administration fut
marquée par l'incompétence et une impardonnable faiblesse de
caractère. J'ai eu ma leçon et me suis juré qu'on ne m'y reprendrait
plus, avec pour résultat que je me suis plu pendant un bon moment Ã
contrarier mon amie en jouant au cynique face à son candidat favori,
celui que j'appelle l'homme de sa vie.
Un matin que je paressais au lit, comme presque tous les jours,
écoutant distraitement Radio-Canada en attendant de rassembler
suffisamment d'énergie pour me lever, je fus, audience captive, témoin
d'une discussion entre quatre femmes sur ce candidat démocrate qui
faisait les manchettes. Outre l'animatrice de l'émission et ses deux
complices du vendredi, il y avait là l'auteure d'une télésérie Ã
succès; à en juger par ce qu'elle disait d'elle-même et surtout par le
ton sur lequel elle le disait, je n'avais pas besoin de la voir pour
me la représenter comme une arriviste qui déplace beaucoup d'air. Ce
qui m'a frappé, c'est qu'en plus de vingt minutes de conversation, pas
une seule fois elle n'avait prononcé le nom de celui qu'elle s'était
obstinée à appeler << Monsieur >>. Que lui reprochait-elle?
Essentiellement de se trouver sur la route de la candidate démocrate.
Il y a de la part des Clinton et de certains de leurs partisans le
sentiment douloureux qu'il leur est dénié une chose qui leur revient
de droit. Et par qui, je vous le demande? Par un << kid >>, comme dit
Bill Clinton. C'est un sentiment de frustration qui s'est révélé
suffisamment puissant pour altérer leur jugement. À moins que ce ne
soit tout simplement un échantillon du cynisme dépourvu de principes
qu'on leur prête. Que penser en effet quand, faisant bon marché de la
longue lutte pour l'égalité et la justice, ils pointent une évidence
on ne peut plus banale, Ã savoir que la loi sur les droits civils a
été signée par un Blanc? On ne sache pas que la loi reconnaissant le
droit de vote aux femmes ait été signée par une femme. Doit-on en
conclure qu'elle fut purement et simplement le résultat de la
bienveillance de l'homme qui l'a signée?
C'est l'arriviste de la radio et la mauvaise foi des Clinton qui m'ont
décidé à suivre les péripéties de la campagne à la candidature. Pas
pour longtemps. J'ai à moitié décroché d'Obama, pour qui je commençais
à me prendre d'affection, quand il a reconnu avoir utilisé des
fragments de discours du gouverneur du Massachusetts Patrick Deval
sans les lui créditer. C'est quoi l'idée de ne pas rendre aux autres
ce qui leur revient? Pourquoi donner aussi facilement des armes à ses
adversaires et se condamner ainsi à << faire petite figure >> devant
eux? J'ai achevé de décrocher quand on a révélé qu'un de ses
conseillers avait fait savoir au gouvernement canadien qu'il ne devait
pas s'inquiéter au sujet d'une éventuelle dénonciation de l'ALÉNA,
l'accord de libre-échange nord-américain. Dire une chose en public à <<
son peuple >> et son contraire en privé à une puissance étrangère,
n'est-ce pas faire montre d'absence de scrupules? Je veux bien croire
que tout le monde procède ainsi; d'ailleurs n'a-t-on pas rapporté que
madame Clinton avait elle aussi contacté le premier ministre du
Canada? Mais quand on prétend faire la politique autrement, c'est pas
fort. Et tant qu'à être cynique, autant s'arranger pour ne pas se
faire prendre.
Noir. Femme. Nous avons dans cette élection un Noir et une femme et
c'est une chose dont je suis fière, répète ad nauseam madame Clinton.
Quelle fierté y a-t-il à être une chose dans laquelle notre volonté et
notre talent interviennent pour zéro? Ne s'agit-il pas, en réalité,
d'un langage codé qui vise à réduire le candidat noir à sa base
ethnique, soit environ 12%% de la population, tout en battant le rappel
du vote des femmes, groupe majoritaire s'il en est?
Noir. Femme. Les efforts n'ont pas manqué pour faire dévier le
processus électoral de ce qui aurait dû être son véritable objectif.
Car que veut-on en fait? Porter pour la première fois un Noir ou une
femme à la présidence? Ou élire la personne que l'on pense être la
plus capable d'assumer la lourde responsabilité de diriger ce pays,
voire le monde? Élire quelqu'un qui sera prêt dès le premier jour?
C'est l'évidence même. Mais comme dit mon amie, confieriez-vous votre
vie à quelqu'un sur la seule base de son expérience en tant que
conjoint d'un chirurgien réputé?
Noir. Comment comprendre qu'une Geraldine Ferraro ait pu, sans se
tordre de rire, attribuer le succès de Barack Obama au fait d'être un
homme noir? Bêtise insondable? Aveuglement? Ou entreprise délibérée
d'imposer la carte raciale dans le jeu?
Noir. Aux USA, la prière - incontournable - d'un candidat noir, Ã
réciter à tout moment, devrait être : << Mon Dieu, protégez-moi de mes
brothers! >> Au premier rang desquels on trouve l'ineffable Louis
Farrakhan, dont le fonds de commerce est fait d'un antisémitisme
particulièrement tonitruant. En perte de vitesse et passablement
discrédité, il en est réduit, pour faire la manchette des journaux, et
il ne s'en prive pas, à jouer les trouble-fête, à << pisser sur le
défilé >> comme on dit si bien dans son pays. Vous êtes << l'espoir du
monde entier >>, dit-il de vous : difficile d'imaginer baiser de la
mort plus efficace. Et quand circule sur l'internet une vidéo montrant
le pasteur de votre lieu de culte - cet << oncle >>, comme vous dites -,
Noir comme vous, qui a célébré votre mariage et baptisé vos filles, en
train de crier << God damn America! >>, vous avez comme qui dirait un
méchant problème sur les bras.
Que faire? Se défiler? Ou prendre le problème à bras-le-corps? Malgré
le détachement que je m'impose depuis quelque temps, j'ai pris la
peine d'écouter intégralement le discours solennel que Barack Obama a
prononcé cette semaine à Philadelphie, tout près d'Independence Hall,
où furent signées la Déclaration d'indépendance et la Constitution des
USA. Je l'ai écouté à l'instar, j'imagine, d'un amateur de golf qui se
demande comment tel joueur va s'y prendre pour faire sortir sa balle
du carré de sable dans lequel elle est allée se perdre.
D'entrée de jeu, il affirme que la Constitution des USA était, au
moment où elle fut adoptée, un document << inachevé >>: << Il était
souillé par l'esclavage, péché originel de cette nation >>. Il
rappelle que les textes fondateurs invoquent les idéaux de liberté,
d'égalité et de justice, et poursuit : << Cependant, ces mots écrits
sur un parchemin devaient se révéler impuissants à libérer les
esclaves de leurs chaînes ou à assurer aux hommes et femmes de toutes
les couleurs et de toutes les croyances la plénitude de leurs droits
et obligations en tant que citoyens des États-Unis. Il faudra que des
générations successives d'Américains mettent en application leur désir
d'apporter leur contribution - Ã travers leur lutte et leurs
protestations, dans les rues et devant les tribunaux, Ã travers une
guerre civile et la désobéissance civile, et toujours en assumant de
grands risques - pour réduire le fossé entre les promesses de nos
idéaux et la réalité de leur temps. >>
Obama aborde de front la controverse autour des déclarations
incendiaires de son pasteur, celui par qui le scandale est arrivé. Va-
t-il rejeter l'homme après avoir condamné ses idées << en termes non
équivoques >>? << Aussi imparfait soit-il, il a été comme un parent pour
moi [...] Je ne peux pas plus le renier que je ne peux renier ma grand-
mère blanche [...] une femme qui m'aime autant que n'importe quoi dans
ce monde, mais aussi une femme à qui il est arrivé de confesser la
peur que lui inspirent les hommes noirs qu'elle croise dans la rue et
qui, en plus d'une occasion, a fait usage de stéréotypes raciaux ou
ethniques qui m'ont irrité. Ces gens font partie de moi. Et ils font
partie de l'Amérique, le pays que j'aime. >>
Le révérend Wright et son église, souligne-t-il, portent en eux des
contradictions - bonté et cruauté, amour et amertume - qui sont le
reflet de l'expérience noire aux USA. La colère qui s'exprime Ã
l'occasion dans ses sermons prend sa source dans le souvenir des
humiliations, du doute et de la peur des gens de sa génération. Cette
colère n'est donc pas le simple effet d'une lubie des Noirs. Obama en
examine longuement les racines; il évoque également le ressentiment de
certains secteurs blancs, qui se fonde sur des inquiétudes légitimes.
La colère des Noirs et la colère des Blancs sont aussi réelles l'une
que l'autre. Les rejeter du revers de la main et souhaiter qu'elles
disparaissent d'elles-mêmes, les condamner sans les comprendre, cela
ne peut qu'élargir << l'abîme du malentendu qui existe entre les races
[...] et bloque[r] le chemin vers la compréhension. >> Obama redit sa
confiance dans l'avenir de son pays, dans la capacité de ses
concitoyens à concrétiser les idéaux de la Constitution : << L'Amérique
peut changer. C'est en cela que réside le vrai génie de cette nation
[...] Il faut pour cela que chaque Américain réalise que les rêves des
autres ne doivent pas nécessairement se réaliser au détriment des
siens. >> Je l'écoutais, et j'avais le sentiment d'assister à un
événement dont les réverbérations se feront peut-être sentir pendant
longtemps, car il avait exposé au grand jour un sujet toujours présent
mais que l'on aime mieux faire semblant d'ignorer, comme s'il
n'existait pas. Il l'avait examiné en profondeur, en nommant les
choses et en en démontrant la complexité. Sans compromis sur le fond,
et cependant de manière équilibrée, avec générosité et ouverture.
Il aurait pu se défausser de son pasteur dans l'espoir chimérique de
sauvegarder ses chances à l'investiture démocrate. Il aurait pu faire
comme Bill Clinton quand il pataugeait lamentablement en argumentant
que ce qui s'était passé entre lui et << this woman >> c'était tout ce
qu'on voulait sauf des relations sexuelles. S'il avait choisi cette
voie, il aurait compromis son intégrité sans pour autant mettre un
terme à la controverse. Il a plutôt choisi de s'élever à la hauteur de
l'immense défi que constitue la prise en compte des blessures et
divisions héritées du passé, étape obligée sur le chemin de leur
dépassement subséquent, et il convie l'ensemble des citoyens de son
pays à le suivre dans cette voie. Il est possible - l'avenir le dira -
que son pays ne soit pas prêt pour une entreprise d'une telle
complexité, ou ne soit pas capable, tout simplement, d'une telle
démarche, qui exige générosité et grandeur d'âme. Il est aussi
possible que ce discours fasse en définitive plus de tort que de bien
à sa candidature. On peut d'ailleurs compter sur ses adversaires et
sur la presse pour en tordre chaque mot, chaque virgule, chaque
intonation, et s'en servir pour essayer de le faire trébucher. Et il
n'est pas sûr, par ailleurs, que la majorité des électeurs ait envie
d'entendre des vérités inconfortables ou de faire l'effort d'aller au-
delà de la politique-spectacle-diversion. Il est donc possible
qu'Obama ne soit jamais président ni même choisi par son parti à cause
justement des retombées de ce discours. Mais il aura, quoi qu'il
arrive, fait preuve de caractère et posé un jalon dans la longue
marche vers ce qu'il qualifie de parachèvement de l'union.
23 mars 2008
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