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Éditorial LE MATIN du 6 mai 2008
La Bolivie : reflet des enjeux et des démons de l’Amérique latine
Par Sabine Manigat
sabine.manigat@
lematinhaiti.com
Autonomie ou séparatisme ? Économie sociale ou libéralisme ? Pouvoir
centralisé ou décentralisation ? Ce qui se joue en Bolivie aujourd’hui
relève un peu de toutes ces questions, et même un peu plus. Dimanche
dernier, la province orientale de Santa Cruz a pris les devants en
votant massivement en faveur d’une large autonomie de « son »
territoire. La presse a amplement commenté certains des enjeux les
plus apparents de ce vote contesté par le Pouvoir exécutif, partisan
d’un pouvoir fort avec propriété sociale (collective) des ressources
nationales. Les question posées par cette initiative de Santa Cruz
touchent à des questions d’importance internationale et nous
interpellent aussi, nous Haïtiens.
Le vote de Santa Cruz, ce dimanche, pose trois questions majeures pour
l’avenir de la Bolivie. Il s’agit tout d’abord de la
décentralisation : la province de Santa Cruz est un poumon économique
de la Bolivie. Elle renferme les principaux gisements de gaz et de
riches terres agricoles. Depuis les années 1996-1997, le pays a adopté
une série de lois prévoyant une décentralisation participative avec
des dispositions qui avaient à l’époque provoqué l’intérêt du
gouvernement haïtien. Le hic est qu’à l’application, ces dispositions
tendent à accentuer les disparités interrégionales qui caractérisent
historiquement la Bolivie. Puis, l’an dernier, un président socialiste
accède au pouvoir. La problématique de la jouissance équitable des
biens et ressources naturelles du pays pose alors l’exigence d’une
gestion « rééquilibrant » la jouissance de ces ressources et
l’économie en général. On se rappelle que, le 24 novembre 2007, une
nouvelle constitution, proposée par la présidence, était adoptée en
Bolivie, non sans troubles ni oppositions. Le référendum provincial de
Santa Cruz est une première réponse au vote contesté de cette nouvelle
constitution non encore adoptée nationalement. Or, trois autres
provinces : Beni, Pando et Tarija qui représentent, avec Santa Cruz,
plus des deux tiers de la richesse nationale, ont prévu l’organisation
d’un référendum similaire. Quand la décentralisation est-elle moteur
d’inclusion et quand favorise-t-elle au contraire l’approfondissement
des déséquilibres ? Questions majeures auxquelles le cas de la crise
bolivienne doit nous porter à réfléchir alors que le débat sur la
décentralisation et sur l’applicabilité de certaines dispositions de
notre constitution sont à l’ordre du jour.
La deuxième question majeure est intimement liée à la première et
concerne la propriété et la gestion des ressources nationales. Depuis
l’arrivée au pouvoir d’Evo morales et du MAS, l’oligarchie orientale
mène une lutte fortement médiatisée contre les projets gouvernementaux
de redistribution des bénéfices de l’exploitation du gaz naturel et
une réforme agraire anti latifundia. Le comité pro Santa Cruz, dirigé
par l’un des latifundistes les plus importants du pays, a largement
soutenu l’organisation du référendum et déjà annoncé que le
gouvernement central sera obligé de reconnaître sa validité. C’est lÃ
que les projets de l’Équatorien Correa et , dans une certaine mesure
également, du Vénézuélien Hugo Chavez convergent. Et leurs oppositions
aussi d’ailleurs. Car c’est toute la problématique de l’inclusion
économique et de la redistribution des richesses nationales,
particulièrement actuelle avec la crise alimentaire mondiale entre
autres, qui est en discussion.
Last but not least, il y a la question de l’inclusion nationale, ou
question indigène, qui se profile dans la crise bolivienne et
s’insinue dans le vote du 4 mai. Le Devoir de Montréal estime que « …
la crise attise la fracture ethnique… » et l’AFP relève que «… M.
Morales, premier Amérindien à devenir président en Bolivie … dénonce
la volonté séparatiste de la région dominée par l’opposition libérale
et dont la population est en majorité blanche ou métisse». En effet la
problématique ethnique est bien présente à l’arrière-plan de ces
luttes. Car la Bolivie est un reflet de contradictions congénitales Ã
la formation historique de l’Amérique latine. Du Guatemala au
Paraguay, en passant par le Pérou et le Chili, avec les variantes
vénézuéliennes et brésiliennes, la formation des États et des
nationalités à travers le sous-continent a forgé des sociétés de
métissages avec leurs ambivalences et leurs préjugés. La question
nationale a d’emblée été posée au centre de cette réalité. Il est
significatif que, du Péruvien Mariategui au Bolivien Zavaletta
Mercado, la pensée politique latino-américaine ait établi des
équivalences entre projet progressiste et réhabilitation des
Amérindiens et projet oligarchique et occidentalisation excluante.
Aymara, Quechua, Maya, Guarani ont constitué de fait la masse des
pauvres et des marginalisés d’une Amérique latine qui se veut et se
perçoit d’abord comme occidentale.
Pour finir, y a-t-il des mains étrangères? Certains le croient. Un
article du Devoir de Montréal (3-4 mai) note par exemple que « seuls
les États-Unis «laissent passer» une initiative unilatérale que
plusieurs jugent illégale et anticonstitutionnelle.». Pour sa part, le
président Morales dénonce une conspiration orchestrée par les États-
Unis pour le renverser. En tout cas, avec ou sans manipulation, la
crise en Bolivie et le référendum du 4 mai portent en leur sein les
enjeux et les défis majeurs d’une Amérique latine qui, justement,
reprend ces temps-ci les sentiers de la gauche et des combats pour la
justice sociale.
LE MATIN mardi 6 mai 2008