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Reportage
Au Brésil, une bourse pour aller à l'école
LE MONDE | 17.09.08 | 14h57 • Mis à jour le 17.09.08 | 14h57
RIO DE JANEIRO CORRESPONDANT
"Sans cet argent, le mois serait trop long", souligne Maria, 46 ans,
chômeuse. "Pour moi, c'est une aide vitale", note Sandra, 43 ans, qui
fait des petits travaux de couturière. "Grâce à cette somme, mes
enfants peuvent étudier, raconte Socorro, 45 ans, alors que moi,
lorsque j'étais jeune, je n'ai eu pour crayon qu'un manche de bêche."
Ces trois mères de famille brésiliennes, très pauvres, portent le même
jugement favorable sur la plus grande réussite sociale du gouvernement
Lula : la bolsa familia ("bourse famille").
Mis en place en 2003, ce "mécanisme conditionnel de transfert de
ressources" - comme l'appellent les experts - fonctionne selon un
principe simple. L'Etat brésilien verse une aide mensuelle aux
familles "pauvres" et "très pauvres", à condition que leurs enfants,
s'ils en ont, soient scolarisés et qu'ils puissent justifier d'un
carnet de vaccination à jour.
Le montant de cette allocation varie en fonction des revenus de la
famille et du nombre d'enfants à charge. Est considérée comme "très
pauvre", une famille qui dispose d'un revenu mensuel per capita
inférieur à 60 reais (23 euros). Elle reçoit une indemnité de base de
62 reais (23,7 euros), qu'elle ait ou non des enfants. Une famille
"pauvre", dont le revenu par tête se situe entre 60 et 120 reais (46
euros), n'a pas droit à cette indemnité.
Qu'elle soit "pauvre" ou "très pauvre", une famille perçoit une somme
de 20 reais (8 euros) par enfant scolarisé de moins de 15 ans, avec un
plafond de trois enfants, et de 30 reais (12 euros) par adolescent
scolarisé de moins de 17 ans, dans une limite de deux bénéficiaires.
Au total, une famille "pauvre" peut recevoir jusqu'Ã 120 reais (46
euros), une "très pauvre" jusqu'à 182 reais (70 euros). En tout, 46
millions de personnes, appartenant à 12 millions de familles,
profitent de la bolsa familia, soit un Brésilien sur quatre. Un tout
petit nombre de familles - 0,05 %% - ont droit à la somme maximale.
L'argent est versé de préférence à la mère de famille, à qui on
attribue un compte et une carte de débit émise par la Caixa Economica
Federal. La Caixa est une banque d'Etat et le second établissement du
pays. Ce versement direct réduit les risques de corruption et de
clientélisme. Le président brésilien, Luiz Inacio Lula da Silva, fait
plus confiance aux femmes qu'aux hommes pour la gestion de cette
indemnité. "Un homme, explique-t-il, risque de s'arrêter dans un bar
et de dépenser l'argent en apéritifs. Une femme donne la priorité Ã
ses enfants."
La "bourse famille" est le premier programme social qui résulte d'une
coopération étroite entre les trois niveaux de pouvoir au Brésil, le
fédéral, l'étatique et le municipal. Les autorités locales dressent la
liste des bénéficiaires ; le gouvernement central leur verse l'argent.
Héritière de la bolsa escola ("bourse école"), une expérience lancée Ã
Brasilia en 1994, puis généralisée, la bolsa familia a regroupé
plusieurs mécanismes d'aide. Elle est aujourd'hui le plus grand
programme au monde de transfert d'argent au profit des familles
pauvres.
La "bourse famille" vise plusieurs objectifs : permettre à chaque
Brésilien de manger à sa faim ; obliger chaque enfant à accomplir son
cycle de scolarisation obligatoire de huit ans dans un pays où le
travail n'est légal qu'à partir de 16 ans ; permettre aux plus pauvres
de bénéficier des services publics de l'éducation et de la santé, et
d'exercer ainsi ses droits de citoyen ; leur donner les moyens de
participer, fût-ce humblement, à la vie économique.
Les sommes versées à chaque famille peuvent paraître, vues de loin,
modestes, voire dérisoires. Mais elles contribuent déjà à combattre la
pauvreté et à réduire les inégalités, mieux que les hausses régulières
du salaire minimum, largement érodées par l'inflation. Elles
améliorent la vie quotidienne de millions de Brésiliens avant, sans
doute, de changer à terme le destin des plus jeunes en les dotant d'un
niveau d'éducation plus élevé qui élargira leur horizon professionnel.
La proportion de pauvres a chuté de 34 %%, en 2003, à 25 %% en 2006.
L'évolution de l'indice GINI montre une réduction sensible des
inégalités sociales pendant la même période. En 2007, 1,4 million de
familles ont perdu le bénéfice de la bolsa familia, après avoir
franchi, dans la bonne direction, le seuil de pauvreté.
L'amélioration, grâce à ce programme, du sort d'une partie de
l'électorat populaire a permis au président Lula d'être réélu
facilement en 2006 et d'épaissir, depuis, ce qu'on appelle ici son
"matelas de popularité" (65 %% d'opinions favorables). La forte
croissance économique enregistrée cette année a fait le reste. On
comprend que Lula, amateur de références chrétiennes, ait comparé les
effets de la "bourse famille" au miracle de la multiplication des
pains.
Citée en exemple à l'étranger, la bolsa familia souffre de quelques
défauts. Le plus grave a été corrigé au mois de mars lorsque le
gouvernement a relevé de 15 à 17 ans l'âge des enfants bénéficiaires.
Auparavant, un adolescent sur cinq préférait quitter l'école à 15 ans,
âge auquel il ne "rapportait" plus rien à sa famille, pour tenter de
gagner sa vie. Environ 2 millions de jeunes âgés de 15 à 17 ans se
retrouvent sans emploi ni bagage scolaire suffisant.
La "bourse famille" s'attire une critique plus générale. Elle serait
paternaliste et maintiendrait ses bénéficiaires dans une mentalité
d'assisté, liée à leur dépendance chronique envers l'Etat. Elle
provoquerait un "effet de paresse" incitant à se contenter du minimum
et dissuadant d'améliorer son sort.
Au vu des enquêtes de terrain, ce reproche est largement infondé. La
somme moyenne reçue par une famille pauvre est trois ou quatre fois
plus faible que le salaire minimum (180 euros). Mieux vaut donc, dans
tous les cas, décrocher un emploi, même peu qualifié. Loin d'être
indolentes, les familles concernées travaillent, en fait, plus que les
autres.
Autre grief adressé à la bolsa familia : elle redistribue de l'argent
et favorise artificiellement la consommation, mais ne stimulerait pas
la production. Elle est, en effet, un remède ponctuel et partiel
contre la misère : rien de plus, rien de moins. Mais Lula se réjouit
de voir les pauvres devenir consommateurs, notamment dans les régions
les plus déshéritées comme le Nordeste : "Je veux qu'ils achètent un
réfrigérateur, une télévision, des vêtements, des chaussures. Il faut
en finir avec les préjugés anti-pauvres."
Le gouvernement souhaite faire de la "bourse famille" un instrument,
parmi d'autres, d'inclusion sociale, susceptible d'encourager
l'emprunt et l'épargne, l'esprit d'initiative, l'investissement et la
recherche d'un emploi. La carte de la Caixa est un précieux sésame qui
permet, par exemple, d'obtenir un microcrédit, une pratique encore peu
répandue au Brésil.
La bolsa familia élargit surtout l'accès à l'éducation, meilleure
arme, au Brésil comme ailleurs, contre la pauvreté. Dans ce domaine,
les esprits évoluent trop lentement. Selon une récente enquête, le
droit à l'éducation pour tous n'arrive qu'au 7e rang des priorités des
Brésiliens, après l'emploi, la santé, la sécurité, la drogue, la
corruption et la faim.
Comme le souligne Marcelo Néri, économiste à la Fondation Getulio
Vargas, la "bourse famille" a une valeur symbolique : elle montre
comment un gouvernement de gauche cherche à arracher le peuple à la
pauvreté en l'incitant à s'intégrer au marché. Il alloue à ce
programme un budget modeste, équivalent à 0,8 %% du PIB. C'est ce qu'on
appellerait, en d'autres circonstances, un bon retour sur
investissement.
Jean-Pierre Langellier