Jai lu le passionnant livre de Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien (312-394) (Albin Michel), qui raconte la conversion au christianisme de lempereur Constantin en 312 et ses conséquences sur lhistoire mondiale. Je le recommande vivement et je voudrais donner quelques extraits des deux derniers chapitres, « Lidéologie existe-t-elle ? » et « LEurope a-t-elle des racines chrétiennes ? ». Ces passages sinscrivent dans une réflexion et un débat en France et en Occident sur lAutre, sur les musulmans, sur les différences entre Orient et Occident. Cet envoi fait suite à de nombreux autres que jai déjà envoyé sur ce thème, notamment « 300, la bataille des Thermopyles, Hollywood et le choc des civilisations »
« Le christianisme, en revanche, était la religion la plus éloignée qui fût dune distinction entre Dieu et César, contrairement à ce quon entend répéter : tout le monde devait être chrétien, César en tête, lequel avait des devoirs envers cette religion qui formait un tout. Elle avait des dogmes, une orthodoxie pour laquelle on a pu se battre, tandis que le paganisme, dépourvu de dogme et dorthodoxie était émietté dans une foule confuse de divinités et de cultes qui méritaient à peine le nom de religion (...), qui ne pouvait manoeuvrer ni être manoeuvrée comme un tout et qui noffrait aucune doctrine dont pût faire une idéologie politique. »
« Il faut donc en finir avec le lieu commun selon lequel lEurope devrait au christianisme davoir séparé religion et politique, le Christ ayant dit quil fallait rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Belle découverte, mais due au césarisme et non au christianisme. Car la vérité est le contraire de ce lieu commun. Le chrétien Constantin na pas eu à séparer Dieu et César : ils étaient nés séparément dès la naissance. Constantin était un César, non un chef spirituel et temporel à la fois, un Mahomet, un calife, et lEglise était déjà une organisation achevée, puissante et indépendante lorsquun des Césars est entré en relation avec elle. Elle a traité avec les successeurs de ce César Constantin comme de puissance à puissance. »
« On navait pas attendu le Christ pour savoir que Dieu et César font deux. (...) Le christianisme demandera aux rois ce que le paganisme navait jamais demandé au pouvoir : "Etendre le plus possible le culte de Dieu et se mettre au service de sa majesté divine" » (pp. 246-248).
« Une religion est une des composantes dune civilisation, elle nen est pas la matrice, même si elle a pu quelque temps lui servir de désignation conventionnelle, être son nom de famille : "la civilisation chrétienne". LOccident passe pour avoir avoir cultivé ou préconisé lhumanitarisme, la douceur, plus que lont fait dautres civilisations et il devrait cette douceur à linfluence chrétienne qui aurait adouci les moeurs. Cette idée nest ni vraie ni fausse, je le crains, car les rapports entre une croyance et le reste de la réalité sociale se révéleront beaucoup moins simples. On me saura gré de ne pas brandir lInquisition et les Croisades et de me borner, pour garder les pieds sur terre, à citer quatre lignes de Marc Bloch : la loi du Christ "peut être comprise comme un enseignement de douceur et de miséricorde, mais, durant lère féodale, la foi la plus vive dans les mystères du christianisme sassocia sans difficulté apparente avec le goût de la violence". » (p. 250)
Le christianisme a-t-il été à lorigine de luniversalisme ? « Depuis saint Paul, le christianisme a ouvert aux non-Juifs le peuple élu, cest-à-dire lEglise : toutes les âmes peuvent être sauvées, que le corps habité par elles soit blanc, jaune ou noir. Saint Paul élargissait aux Gentils le privilège du peuple élu. Etait-ce chez lui de luniversalisme ? Affirmait-il du même coup lunité de lespèce humaine ? Il ne laffirmait ni ne la niait : il ny pensait pas, il nen pensait pas si long. Ne soyons pas dupes des termes généraux, ces vêtements trop amples de la pensée. Ce nest pas cela que nous entendons aujourdhui par universalisme, lequel affirme à juste titre que toutes les races, toues les peuplades ainsi que les deux sexes ont virtuellement les mêmes capacités humaines et que les différences ne sont dues quà la société... »(pp. 252-253).
« Notre Europe actuelle est démocrate, laïque, partisane de la liberté religieuse, des droits de lhomme, de la liberté de penser, de la liberté sexuelle, du féminisme, du socialisme ou de la réduction des inégalités. Toutes choses qui sont étrangères et parfois opposées au catholicisme dhier et daujourdhui. La morale chrétienne, elle, prêchait lascétisme, qui nous est sorti de lesprit, lamour du prochain (vaste programme, resté vague) et nous enseignait de ne pas tuer ni voler, mais tout le monde le savait déjà. Tranchons le mot : lapport du christianisme à lEurope actuelle, qui compte toujours une forte proportion de chrétiens, se réduit presque à la présence de ceux-ci parmi nous. Sil fallait absolument nous trouver des pères spirituels, notre modernité pourrait nommer Kant et Spinoza... » (pp. 256-257).
Après avoir expliqué en quel sens le christianisme pouvait avoir préparé le terrain et créé ainsi « lillusion de racines »chrétiennes, Paul Veyne poursuit : « Se réclamer dun Livre saint (ou du sens quune époque lui prête) nest quun facteur historique parmi dautres. Aucune société, aucune culture, avec son fourmillement et ses contradictions, nest fondée sur une doctrine. De lentrecroisement confus de facteurs de toue espèce qui composent une civilisation, la partie qui semble émerger est la religion, ou encore les grands principes affichés, parce que cest la partie audible, lisible, langagière dune civilisation, la partie qui saute aux yeux et aux oreilles et daprès laquelle on est porté à la caractériser et à la dénommer. On parle donc de civilisation chrétienne de lOccident, on attribue son humanitarisme au christianisme. On se représente une société comme un grand Individu dont la pensée précède laction. Peut-être, mais la religion nest quun facteur parmi bien dautres, qui na defficacité que lorsque son langage devient réalité, lorsquil sincarne dans des institutions ou dans un enseignement, dans le dressage coutumier dune population dont la religion devient lidéal. Mais le facteur religieux rencontre alors les autres réalités, les institutions, les pouvoirs, les traditions, les moeurs, la culture séculière. (...) Dans ce fouillis, vouloir privilégier tel ou tel facteur, est un choix partisan et confessionnel. De plus, en notre siècle, les Eglises ont une influence plus réduite dans les sociétés sécularisées. Le christianisme y est enraciné, il nen est pas pour autant la racine ; encore moins le représentant de ces sociétés devenues différentes de lui, sauf lorsquil sen inspire. LEurope na pas de racines, chrétiennes ou autres, elle sest faite par étapes imprévisibles, aucune de ses composantes nétant plus originales quune autre. Elle nest pas préformée dans le christianisme, elle nest pas le développement dun germe, mais le résultat dune épigénèse. Le christianisme également du reste. » (pp. 265-266).